Un livre, des idées

 

Réussir, à quel prix ?

Dans « Forcer le destin », la femme d’affaires Aude de Thuin révèle comment elle a bâti sa réussite en étant quelqu’un d’autre et comment l’échec, fatalement, l’a rattrapée.

 

C’est un drôle de livre que vient de publier Aude de Thuin. La créatrice du Women’s Forum (le « Davos des femmes »), de « L’art du jardin », des forums « Osons la France » et « Osons la banlieue » y livre des choses qu’elle n’a jamais dites. Pire, des choses qu’elle a cachées. Cette femme flamboyante, volontiers « mondaine », irritante pour beaucoup — elle le reconnaît elle-même —, a en effet essuyé un sérieux revers l’an dernier : après quarante ans de succès, elle a été obligée de déposer le bilan.  « Cet échec, dit-elle, était programmé. Aujourd’hui, il survient comme une évidence : j’ai tout bâti sur du faux ». Du faux, comment ça, du faux ? 

Pour « réussir », Aude de Thuin s’est, pour ainsi dire, « créée à son image » — elle s’est forgé une identité conforme à ses rêves et ses désirs, elle s’est, comme qui dirait, « autofabriquée ». Sa véritable identité, Madame de Thuin l’a toujours soigneusement dissimulée, avec la crainte perpétuelle, incessante, d’être découverte. La où d’autres — François Pinault, Fabrice Lucchini, par exemple — ne font pas mystère de leurs origines, s’enorgueillissent même d’avoir réussi à « s’extraire de leur condition », elle a toujours ressenti la nécessité de taire son passé. Son échec, la dépression qui s’en est suivie — la deuxième — l’ont amenée à reconsidérer ce choix, à dire enfin qui elle était, mais aussi les moyens, assez étonnants, auxquels elle a eu recours pour donner le change et ne pas être percée à jour.

Elle l’avoue, repentante : « Je n’ai jamais été confortable avec mon passé. Au point que je n’ai jamais révélé le vrai métier de mon père, que je trouvais humiliant et dont j’avais honte : boulanger. (…) Quel orgueil idiot a été le mien toute ma vie !, s’exclame-t-elle. La honte doit être sur moi, et non sur lui. Et que les boulangers me pardonnent ». Plus troublant : le malaise qu’elle ressent parmi les siens la conduit à changer de nom. Son nom véritable, qu’elle révèle ici pour la première fois, est en effet Odette Le Roux — un patronyme qu’elle déteste d’autant plus qu’elle est… rousse et dit en avoir beaucoup souffert. Pour se défaire de son prénom qu’elle « trouve moche, populaire, pas parisien », elle fait une demande de changement officiel auprès d’un tribunal. Puis, elle épouse le père de sa fille et devient Mme de Thuin — « j’ai épousé une particule », écrit-elle. Ayant « usurpé son prénom et son nom », Aude de Thuin a vécu dans la peur constante d’être démasquée : « J’ai eu le sentiment permanent que les gens me devinaient, déchiffraient en moi quelque chose de faux ». Et pour cause… Il n’en reste pas moins vrai qu’en changeant d’identité, la « fille du boulanger » a accompli ce pour quoi, au départ, elle n’était pas a priori « programmée ». Le succès et l’impact — réels — de « L’art du jardin », du Women’s Forum, entre autres, lui appartiennent en propre : ils sont les siens, elle ne les a pas « usurpés ».

Reste la question de l’échec qu’elle-même attribue à la construction de cette fausse identité, qui fait qu’elle a, comme le dit la psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin qui co-signe le livre, « été poursuivie toute sa vie par un sentiment d’imposture ». On comprend, de fait, la nécessité pour Aude de Thuin de révéler qui elle est et d’où elle vient, si pénible que cela soit. Mais il ne suffit pas de « dire la vérité » pour sortir du sentiment d’imposture. Il faut encore l’assumer, l’accepter : faire la paix avec le passé. Le 30 mai, au Théâtre Saint-Georges, les deux auteurs de « Forcer le destin » donnaient une conférence autour de leur livre devant une salle bondée, remplie de femmes. Vu l’émotion d’Aude de Thuin sur scène, sa difficulté et sa réticence à parler, ce travail d’acceptation n’est visiblement pas achevé, tout n’est pas encore « digéré ». Lors de notre entretien, le lendemain, elle l’avouait : « J’ai détesté cette soirée. Je ne renouvellerai pas l’expérience. Ce que j’avais à dire, je l’ai dit dans mon livre, je ne souhaite plus en parler ». Sitôt déterré le passé, sitôt enterré. La femme d'affaires s’attelle déjà à l’organisation d’un forum des femmes en Afrique, Women in Africa, et vient de créer « Le club des improbables pour faire se rencontrer des femmes parisiennes, un peu mondaines et des femmes de banlieue ». Elle n’a pas fini de panser ses blessures, elle est passée nonobstant à l’étape d’après.


A LIRE : « Forcer le destin. J’ai choisi le succès, l’échec m’a rattrapée » d’Aude de Thuin et Jeanne Siaud-Facchin, Robert Laffont, 306 p., 18 €.