Un livre, des idées, spécial Marathon des mots

 

"Martin", ou cet autre qu'on aurait pu être

 

On l'a rencontré à Toulouse, à l'heure des répétitions, dans le jardin de la chapelle des Carmélites. Dans « Martin » (POL), l'écrivain-réalisateur Bertrand Schefer raconte la « disparition » de son ami d’enfance, de son « frère », pour ainsi dire, qui a choisi de vivre en marge de la société, dans le refus de ses normes et de ses "valeurs". Parce qu’il est toujours vivant, qu’il symbolise en même temps l’enfance, le refus du monde tel qu’il est, tel qu’il va, Martin fait un drôle d’ « absent » : un absent présent en chacun de nous avec lequel il faut, bon gré mal gré, composer...


Dans « La cérémonie », vous parliez, sans la nommer, de la disparition de votre mère. Dans « Martin », vous évoquez celle de votre plus proche ami d’enfance qui a choisi de vivre "en dehors de la société". Martin, c’est votre deuxième fantôme ?


Bertrand Schefer : C’est peut-être le premier (sourire). La mère n’est pas un fantôme, au départ : elle en devient un. C’est d'ailleurs pour cette raison qu’il est si difficile de faire le deuil d’une mère. Une mère, c’est une "pure présence", qui se donne comme quasi-éternelle : la coupure n’est pas facile. Le fantôme de la mère apparaît tardivement. Avec Martin, c’est un peu le contraire. Martin est depuis toujours un fantôme. C’est déjà un double, mon double. C’est une sorte d’alter ego, sauf que dans le monde, il suit un autre chemin. Du coup, on est obligé soi-même de se dédoubler, de se diffracter, parce qu’on ne peut pas tout perdre.


C’est un double, qui devient un double inversé ?


BS : C’est ça. Martin devient un double inversé quand les voies s’éloignent, quand le psychisme se construit différemment, voire se déconstruit. C’est difficile de tenir ce dédoublement de soi quand il entame notre intégrité.


Vous dites que Martin vous apparaît dans les moments où vous sombrez…


BS : Il apparaît réellement dans les moments où je sombre, peut-être parce que je sombre trop souvent (sourire). Il se remanifeste à moi intérieurement quand ça ne va pas. Quand je prends conscience du défaut de construction dans mon existence, quand je sens que ça vacille, je pense à celui qui vacille plus que moi, qui a choisi le vacillement comme mode de vie. Cela me rassure, cela veut dire que moi, au moins, j’ai des repères alors que lui n’en a aucun. Mais parfois, aussi, je me dis que mes repères sont si fragiles, si ténus, que peut-être Martin, lui, est dans une forme d’accomplissement supérieur, et cela même s’il est jugé inférieur dans l’ordre de la société.


C’est, du coup, assez vertigineux…


BS : C’est totalement vertigineux. Parce que son choix de vie peut être une tentation : il nous arrive à tous, à un moment, de vouloir tout envoyer balader. Je ne parle pas ici, forcément, de la tentation de la mort volontaire, mais du refus de tout. On peut avoir envie de tout balayer d’un revers de main, de dire : « Cette vie, tout cela, est une comédie. Pourquoi s’y accrocher ? » Dans la vie que nous menons tous, dans notre activité permanente, quotidienne, il y a une forme de vanité avec laquelle on est obligé de négocier. Et cette obligation de devoir toujours négocier ne fait pas toujours du bien. Particulièrement quand on ne va pas très bien. Parallèlement, en même temps, se pose la question de l’œuvre. Notre amitié avec Martin est en partie fondée sur une recherche esthétique, littéraire. C’est peut-être là que se marque une vraie séparation entre nous deux. A la différence de Martin, moi, j’ai quand même voulu prendre en charge cette idée qu’on peut faire des choses, si difficile que cela soit, ne serait-ce que pour dire que c'est difficile.


D’une certaine façon, nous avons tous un Martin… quelqu’un qui nous rappelle la fragilité, voire la vacuité, de la vie. Peut-être que Martin est plus présent en vous parce que vous êtes un créateur, et qu’un créateur crée toujours à partir du vide ou de l’absence ? Martin, quelque part, c’est aussi ce qui empêche de dire ou de créer, non ?


BS : C’est ce qui empêche et ce qui, en même temps, donne envie. Ce n’est pas ce qui permet de dire, mais c’est un moteur. Cela a été une entrave à un moment. J’ai écrit ce livre pour me désentraver.


Avant ce livre, il y a eu un documentaire, vous avez aussi essayé de faire un film… C’était plus difficile d’évoquer l’absence de Martin que celle de votre mère ?


BS : C’était en effet beaucoup plus compliqué. D’abord, parce que les événements dont je parle sont plus récents, mais aussi parce que Martin vit toujours.


Vous avez eu des nouvelles ? Vous savez s’il a lu le livre ?


BS : Je sais que sa famille l’a lu. Lui, je ne sais pas. Même s’il vit en marge, il se tient au courant, bizarrement, de ce qui se passe pour les uns et les autres. Il a des "antennes". Il se peut qu’il l’ait lu, qu’il le lise dans un mois, dans quinze ans : pour lui, je ne pense pas que cela fasse une grande différence.


Et pour vous ?


BS : Je préfère ne pas me poser la question. C’est trop compliqué. Le fait d’avoir écrit ce livre, en tout cas, a fermé quelque chose. J’ai l’impression, aujourd’hui, que ce livre nous réunit. Nous sommes réunis, ne serait-ce que sur la couverture. Il était pour moi totalement impensable de changer son prénom, même si cela était très délicat. J’ai été très perturbé par cette question de prénom, par mon choix d’en faire aussi le titre du livre. Un Martin, en même temps, dans la langue courante, ça veut dire « un type ». Cela fonctionne donc dans les deux sens.


Au Marathon des mots, vous présentez une performance sur le thème de l’absence. Cela veut dire que le travail n’est pas fini ?


BS : On m’a proposé de faire cette performance alors que le livre n’était pas encore sorti. Ce n’est pas Martin qui a inspiré ce travail, mais il y est, c’est vrai, encore question de l’absence. Vais-je encore traiter ce thème ? Ca m’est compliqué de répondre (rires). Je ne me fixe pas de programme. J’ai écrit à la suite trois textes très autobiographiques alors même que j’avais un autre livre en cours, sur un sujet où il n'était pas question de moi. Cela s’est fait comme si je n’avais pas le choix. Peut-être que c’est l’absence, comme vous le disiez tout à l’heure, qui fait qu’on a envie de se mettre à sa table. C’est une envie tellement bizarre, quand on y pense ! Quand on y réfléchit trente secondes, c’est un acte complètement fou de s’enfermer dans une chambre et de se mettre face à une table ! Si on le fait, c’est effectivement pour convoquer ce qui n’est pas là. Il y a différentes sortes de choses qui ne sont pas là, cela varie selon les personnes : il y a des univers très foisonnants, très imaginatifs. Et puis, à l’opposé, il y a ces creux de l’absence, qu’on peut avoir envie d’explorer. Je crois beaucoup à ces récits pleins de trous, parce qu’on est fabriqué comme ça. J’ai commencé à pouvoir écrire sur moi quand j’ai accepté l’idée que je ne me souvenais pas de tout et que je l’ai dit


Vous dites, en effet, que vous ne vous souvenez pas de vos conversations avec Martin…


BS : Je me suis rendu compte que le seul fait de le dire, c’est déjà les faire apparaître. Quand on pense au nombre d’heures qu’on a passé au café à parler en buvant des verres d’eau et en fumant des clopes… qui peut retranscrire nos conversations d’alors ? Personne. On a tout oublié. Peut-être que le dire, c’est déjà faire un pas, faire réapparaître ces tablées de quand on avait dix-sept ans ?


Parce que Martin, c’est aussi l’enfance, la jeunesse. C’est ce qu’on n’a plus le droit d’être à l’âge adulte…


BS : Exactement. Martin, c’est aussi l’enfance, l’adolescence, la fragilité de l’entrée dans l’âge adulte. Il y a beaucoup de choses qui sont en jeu dans la même personne. Ce qui est fou, c’est que Martin tienne tout ça dans sa main, qu’il ait tout gardé intact parce qu’il n’a pas été transformé par la société. Il a été abîmé par une vie folle qu’aucun de nous n’aurait supportée. Mais, en même temps, du coup, il n’a pas changé. Il a vieilli prématurément mais il est aussi plus jeune que nous tous. C’est un paradoxe assez stupéfiant. Nous l’avons tous, je crois, à un moment ou à un autre, touché du doigt. Nous avons tous un Martin, quelqu’un qui, dans notre entourage, est resté pour toujours au même endroit de la vie. C’est presque, finalement, une œuvre en soi. 


A LIRE : "Martin", de Bertrand Schefer, POL, 94 p., 8 €.