Un livre, des idées

 

"Main basse sur l'information" de Laurent Mauduit

Laurent Mauduit publie le 8 septembre "Main basse sur l'information" aux éditions Don Quichotte. © Sophie Daret


Cofondateur de Mediapart, ancien chef du service économie de « Libération » et directeur adjoint de la rédaction du « Monde », Laurent Mauduit est un journaliste d'investigation respecté. Dans « Main basse sur l’information » (Don Quichotte), en librairie ce 8 septembre, il détaille le parcours et les méthodes de la dizaine d’oligarques parisiens qui ont, très récemment, pris les commandes de la presse française sans que l’Etat, jamais, ne s’y oppose. Si la connivence du pouvoir et des médias est, comme il le démontre, une "spécificité française", celle-ci s’est singulièrement accélérée ces trois dernières années. Alors qu’à l’étranger, la révolution technologique a favorisé l’émergence de nouveaux médias indépendants, la presse française, bizarrement, n’a, depuis la Libération, jamais été aussi lisse, uniforme, « javellisée » . Outil de démocratie, l'information, en France, est devenue un produit marchand. A la veille de la présidentielle 2017, il est plus qu’urgent de s’en inquiéter. Refonder la presse, alerte Laurent Mauduit, est une nécessité. Encore faut-il pouvoir en parler… A part TV5Monde, aucun média français n’a, à l'heure où nous publions cette interview ce lundi 5 septembre, sollicité d’entretien avec le journaliste dont l’enquête, visiblement, dérange. CQFD.



Avez-vous eu du mal à publier ce livre ?


Laurent Mauduit : Non. Stéphanie Chevrier, qui dirige les éditions Don Quichotte, est une éditrice courageuse. Son indépendance et sa pugnacité rejoignent un peu mes valeurs professionnelles. En ce qui concerne l’accueil du livre, je ne sais pas bien en revanche ce qui va se passer. La plupart de mes livres ont eu pas mal d’échos dans la presse. Que feront « Le Monde », « Libé », tous les journaux, radios et télés dont je parle ? Il reste des poches de résistance par endroits. On verra !


On parle tout le temps de la crise économique que traverse la presse, et jamais de la crise morale, remarquez-vous. Est-ce que ce n’est pas justement parce qu’il y a une crise, une "défaillance" morale de la presse, qu’il y a une crise économique ?


LM : La crise principale, c’est la crise d’indépendance. C’est ça le plus grave. Je préfère parler de cela que de parler des individus. Certains s’attaquent aux journalistes, aux « éditocrates ». J’en égratigne quelques-uns, bien sûr, mais cela tire le débat vers le bas. Il vaut mieux parler des écosystèmes. Comme le dit mon confrère Edwy Plenel, quand vous avez un bocal de poissons rouges pollué, il vaut mieux dépolluer le bocal que de s’en prendre aux poissons rouges. Je rêve d’un système où même les faiblement courageux seraient incités à bosser parce qu’ils n’auraient de compte à rendre qu’à leurs lecteurs. Le cœur du problème, c’est le système, l’actionnariat, qui est très corrupteur. Après, on peut se dire que certains journalistes ont manqué de courage…


Vous le soulignez : il y a chez les journalistes français une certaine « tradition de vénalité ». Vous en donnez des exemples historiques : l’affaire du Canal de Panama, l’affaire Raffalovitch sur les emprunts russes où, à chaque fois, la presse française se laisse acheter pour masquer la réalité, servir les intérêts d’entrepreneurs ou d’états…


LM : Raffalovitch, qui était chargé d’acheter la presse pour promouvoir l’emprunt russe, a tout consigné par écrit. Il était écœuré de la facilité avec laquelle les journalistes français acceptaient ses pots de vin quand ils ne devançaient pas ses tentatives de corruption. Quand j’étais au « Monde », j’ai appelé à voter contre l’entrée de Lagardère parce que cela conduisait à mon sens à une normalisation économique qui risquait de déboucher sur une normalisation éditoriale. La rédaction n’a pas suivi mes recommandations. Elle ne s’est révoltée contre la perte de contrôle du capital que trois ou quatre ans après, quand il était trop tard. C’est vrai qu’à cette crise d’indépendance dont nous parlions se surajoute quelque chose qui a trait à la qualité des hommes. Avec le recul, je me dis que notre génération n’a pas sauvegardé le legs des anciens.


Le legs d’Hubert Beuve-Méry, entre autres, qui condamnait « la presse d’industrie » qui sert « des intérêts très matériels et très précis »…


LM : Exactement. La rédaction du « Monde » comme celle de « Libé », d’ailleurs, ont une part de responsabilité dans l’affaissement de leurs journaux. Et cela même si le moteur reste les milieux d’affaires qui ont essayé… et sont arrivés à croquer ces journaux. Il aurait été possible sans doute d’y résister.


Vous citez Camus qui dit « Un pays vaut ce que sa presse vaut ». Qui dit aussi : « Une société qui accepte une presse déshonorée court vers l’esclavage »…


LM : Cela montre bien qu’il ne peut pas y avoir de démocratie sans une presse indépendante. Dans ce livre, parallèlement au travail d’enquête sur Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Matthieu Pigasse, Xavier Niel, Pierre Bergé, etc., je fais des allers-retours historiques. Après la prise de la Bastille, le premier grand débat avant la nuit du 4 août, c’est : « Est-ce que la liberté de la presse doit être totale ou pas ? » Camille Desmoulins dit oui, il convainc Robespierre qui, ensuite, change d’avis. On débouche comme ça sur la Terreur. On voit bien comment la crise démocratique et la crise de la presse se nourrissent l’une l’autre.


« La corruption de la presse est le signal de la corruption de la démocratie », dites-vous…


LM : Dans les débats qu’on organise à Mediapart, on voit un vrai appétit des gens pour ces questions de presse et de démocratie. Ca me semble être un des débats démocratiques majeurs : il n’y aura pas de refondation démocratique sans une refondation de la presse.


Cela tient à une spécificité politique française : en France, il n’y a pas, dites-vous, de véritable culture de la démocratie…


LM : La corruption, la présence des milieux d’affaires se font sentir partout dans le monde. Mais dans plein de pays, les patrons ou les actionnaires de la presse sont des gens dont la presse est le métier. Le groupe Bertelsmann, le groupe Murdoch, vous aimez ou vous aimez pas, mais leur métier, c’est la presse. En France, on a vécu une régression démocratique : Robert Hersant, que la gauche détestait et appelait « le papivore », était un patron de presse, c’était son métier. Ce n’est pas le cas de Dassault (propriétaire du « Figaro », ndlr). En France, nous avons une culture démocratique très faible. Nous sommes dans une culture présidentialiste qui remonte à l’Empire et au bonapartisme et qui se prolonge dans le gaullisme et la Ve République. Le système politique français a le plus souvent été construit sur le face-à-face entre le monarque républicain et le peuple, et tout ce qui s’interpose n’a pas de légitimité. Si la presse s’interpose, elle n’est pas légitime : la bonne presse est une presse à la botte. Je raconte comment fonctionne la presse du Second Empire : elle n’est pas différente de la presse gaulliste. L’ORTF, c’est la voix de la France, l’AFP est une extension du Quai d’Orsay : le ministre de l’Information a une ligne directe avec le présentateur du journal. On reste dans ce système. Ceux qui s’occupent de la presse sont des oligarques dont la presse n’est pas le métier qui se servent de la presse comme d’un instrument d’influence. Cela a toujours été une spécificité française. Le fait nouveau, c’est l’accélération du phénomène depuis deux-trois ans avec Drahi, Bolloré, Niel…


Vous déplorez en effet que les socialistes au pouvoir n’aient pas empêché cette concentration de la presse entre les mains de quelques milliardaires…


LM : Ils vivent dans les mêmes milieux, ont les mêmes comportements. Je raconte notamment le cheminement de l’ancien conseiller culture-communication de François Hollande, David Kessler. Le système est tellement consanguin… ça n’a plus de sens de parler de socialisme.


Cela se serait passé de la même façon si la droite était restée au pouvoir ?


LM : Bien sûr. C’était le même système sous Sarkozy, les choses s’accélèrent sous la gauche.


Vous le montrez en effet dans votre enquête : il est possible d’acheter « Le Monde » sans débourser un centime, de décrocher gratuitement une chaîne de la TNT dans le but de la revendre avec de splendides bénéfices, et tout ça en bénéficiant d’aides de l’Etat…


LM : C’est gagnant de tous les côtés. Prenons Patrick Drahi, qui est un produit du système financier fou dans lequel on vit. En 2010-2011, il n’était quasiment rien, un petit patron de PME. D’un seul coup, les banques lui prêtent 50 milliards d’euros en deux ans ! Une montagne folle ! Acheter « Libé » pour 6 ou 8 millions d’euros, pour lui, ce n’est rien ! Nous sommes dans un système fou où un élément de démocratie essentiel comme un journal — et pas n’importe quel journal — ne vaut plus rien. Et personne ne se met en travers, personne n’est choqué. Nous sommes dans une vraie régression démocratique.


Vous dites que l’effondrement de l’empire constitué par Patrick Drahi (« Libé », le groupe « L’Express »…) est inévitable, qu’on en voit déjà les prémices et qu’on peut presque en deviner le calendrier…


LM : C’est en 2017, en effet, que Patrick Drahi va devoir commencer à rembourser les premières tranches de son endettement lié à l’acquisition de SFR. Mais, dans ce système-là, ce sont les salariés qui paieront l’addition. Lui a assez d’argent de côté pour rester richissime. On est dans un système de galipettes financières du même type que celles pratiquées au moment d’une autre bulle, celle des années 2000, par Jean-Marie Messier quand il était à la tête de Vivendi. La presse a été emportée dans ce système parce que c’est un produit hybride : c’est à la fois un outil de démocratie et un produit marchand. C’est pour cela qu’il est important, indispensable, que la puissance publique régule ce secteur : pour empêcher que l’aspect marchand ne l’emporte.


On est forcément dans une logique à court terme : racheter des journaux pour les vider de leur substance, les « javelliser » comme vous dites, ne mène nulle part puisque cela conduit inévitablement les lecteurs à s’en détourner et à l’effondrement des ventes. Quel est l’intérêt pour ces milliardaires ?


LM : C’est une logique d’influence. Niel le dit lui-même : les hommes d’affaires ont toujours besoin de l’autorisation de l’Etat pour un contrat, un marché, une licence. Avant d’être propriétaire du « Monde », il lui fallait un an pour voir Hollande. Depuis, il lui suffit de décrocher son téléphone, il est reçu le soir-même. C’est un accélérateur d’affaire, d’avoir cette munition-là. On est craint et on est protégé par les bouées que constituent les journaux qu’on rachète. Dans ce système qui est très pervers, certains journalistes peuvent continuer à travailler, mais le système est quand même très, très mortifère.


Vous dites que le moteur de l’oligarchie parisienne, c’est l’argent…


LM : La logique du système, c’est l’argent et l’influence. Ensuite, chacun a son tempérament. Pour Bolloré, c’est l’argent, construire un immense oligopole multimédia, et c’est la brutalité de la remise au pas. Il a bâti sa fortune sur les décombres d’un groupe issu du capitalisme néo-colonial français, la banque Rivaud. Ce n’est pas seulement une culture économique, c’est aussi une culture politique : lui-même est très catho-intégriste, droite radicale. Mais on peut agir de manière plus feutrée : le système ne conduit pas exclusivement à la censure, il conduit aussi à l’autocensure. Regardez « Les Echos ». Son propriétaire, Bernard Arnault, est le premier PDG français et une des plus grandes fortunes au monde. La rédaction s’est rebellée quand il a racheté le journal : il y a des journalistes qui gardent la tête haute, mais l’actionnariat, progressivement, fait son effet. Cela génère un journalisme anémié.


Avec des directeurs de rédaction nommés en fonction de leur capacité à appliquer les directives des actionnaires ?


LM : Cela dépend de l’histoire du journal. Dans un journal comme « Le Monde », où un actionnaire comme Pierre Bergé a plusieurs fois tenté de faire pression, la rédaction conserve un pouvoir de nomination et de ratification du directeur du journal. L’actuel directeur du « Monde » (Jérôme Fenoglio, ndlr) est un journaliste de qualité. Après, est-ce que la rédaction pourra conserver ce pouvoir ?


Puisqu’on parle du « Monde », vous relatez un événement assez incroyable au moment du rachat du journal dans lequel apparaît un certain… Emmanuel Macron, qui est en pleine actualité…


LM : Effectivement. A cette époque, Emmanuel Macron était associé gérant de la banque Rothschild. En tant que banquier, il propose à la société des rédacteurs du « Monde » (SRM) de la conseiller bénévolement dans le choix des futurs actionnaires. Il y a d’un côté le trio Bergé-Niel-Pigasse, et de l’autre, Claude Perdriel, soutenu par Alain Minc et Nicolas Sarkozy. Par un curieux hasard, il se trouve que Jean-Francis Bretelle, bras droit de Bergé et coordinateur de l’offre du trio BNP, partage depuis toujours ses bureaux avec Alain Minc. Un jour où les journalistes de la SRM ont rendez-vous avec Jean-Francis Bretelle et discutent sur le trottoir, ils aperçoivent Alain Minc sortant de l’immeuble avec quelqu’un qui rebrousse chemin aussitôt et qui ressemble à Emmanuel Macron. Histoire d’en avoir le cœur net, Adrien de Tricornot (journaliste économique au « Monde », ndlr) rentre à nouveau dans l’immeuble pour vérifier son impression. Il grimpe au premier, au deuxième étage, continue de monter : sur le palier du sixième, enfin, il découvre Emmanuel Macron, très gêné, bafouillant. Tout le temps où il conseillait « gracieusement » la SRM, le futur ex ministre de l’Economie jouait double jeu et renseignait Alain Minc sur l’évolution du dossier ! Aux Etats-Unis, si vous avez un comportement pareil dans le milieu des affaires, vous êtes grillé à vie. On peut aimer, ne pas aimer le système américain. Les milieux financiers aux US ont quand même cela de bien qu’ils aiment la transparence et la répression du conflit d’intérêt. Là, on a un banquier qui travaille dans l’opacité et trahit tous ses clients ! Ce qu’Emmanuel Macron a fait à la Société des rédacteurs du « Monde », c’est une honte.


A propos des Etats-Unis, et plus largement du monde anglo-saxon, il est frappant de noter comme le Net a favorisé outre-Manche et outre-Atlantique non seulement l’éclosion mais aussi le développement de nouveaux journaux indépendants. En France, la révolution technologique n’a pas produit les mêmes effets. Cela, dites-vous, est lié au fait que les oligarques qui tiennent aujourd’hui les médias français opèrent dans les secteurs des télécoms et du Net…


LM : C’est ça qui est très accablant pour Hollande et les socialistes. Ils auraient pu mener une politique économique néo-libérale, pro-patronale, et en même temps être progressistes au plan démocratique. Ils auraient pu dire : « On apporte des milliards aux entreprises mais il y a des questions démocratiques majeures qui nous tiennent à cœur ». Ils auraient pu être libéraux jusqu’au bout, pas seulement économiquement mais aussi politiquement, en défendant et développant les contre-pouvoirs, notamment celui de la presse. Cela se justifie d’autant plus qu’il y a toute une nouvelle économie qui est en train d’éclore grâce à la révolution technologique. Créer un quotidien papier en France, aujourd’hui, ça coûte 30 ou 40 millions d’euros. Cela suppose de trouver un oligarque qui accepte de le financer et qui, en plus, est sûr de perdre tout son argent au bout de six mois. Quand on crée un journal numérique, l’économie est totalement différente. Mediapart en a fait la démonstration. Les socialistes auraient pu avoir mille idées, à défaut, on aurait pu les leur apporter, ces idées. Le pouvoir n’a pas saisi cette opportunité historique. Au contraire, ils ont laissé les puissances d’argent faire leur marché et renforcer leurs monopoles, ce qui a empêché la naissance d’une nouvelle presse indépendante.


Il a fallu la guerre pour que s’opère la refondation de la presse à la Libération, dont vous dites qu’aujourd’hui il ne reste quasiment plus rien. Cela veut dire qu’on n’aura pas de presse indépendante tant qu’on n’aura pas vécu un choc du même type ?


LM : Vous connaissez la formule de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». On est dans ce moment-là : un vieux monde est en train de s’effondrer. Et nous sommes à la veille d’une présidentielle.


Justement : si l’offre politique est ce qu’elle est aujourd’hui en France, qui plus est à la veille de la présidentielle, n’est-ce pas, au moins en partie, à cause de la presse ?


LM : Si. La normalisation économique favorise la normalisation éditoriale, elle favorise le journalisme de connivence, de salon, de la glose, du divertissement, de l’infotainment. On n’est plus du tout dans cette ambition que Camus avait fixée pour « Combat » : « élever un peuple en élevant son langage ». La presse, c'est une université populaire : elle doit donner le meilleur au peuple pour lui permettre de forger, de consolider ses convictions démocratiques. Là, on est dans une presse qui flatte les bas instincts, qui favorise le cassage de gueule, met en avant Marine Le Pen parce que c’est « une bonne cliente ». Dans cet abaissement éditorial, il y a des journalistes qui ont leur part de responsabilité. Il y en a d’autres qui essaient de résister, mais c’est dur. On est dans ce clair-obscur dont parle Gramsci.


Qu’est-ce qu’on peut faire ? Est-ce qu’il y a des choses à faire ?


LM : Mon livre est un cri d’alarme. Je crois qu’il est important que cette question d’indépendance de la presse soit dans le débat de l’élection présidentielle. En 2007, Bayrou avait eu le courage d’interpeller Claire Chazal sur le plateau du 20 heures : « Votre actionnaire, c’est Martin Bouygues », avait-il rappelé. Très peu de politiques ont ce courage.


Même pas Jean-Luc Mélenchon…


LM : Il déteste les journalistes et ne s’en cache pas. Il faut vraiment une grande réforme démocratique qui garantisse l’indépendance de la presse. Comme dans tout organisme vivant, on y trouve des bons, des mauvais, des paresseux, des bosseurs, des lâches, des pugnaces. L’urgence, c’est garantir l’indépendance de la presse, et le levier public qui est tout autant menacé.



A LIRE : « Main basse sur l’information » de Laurent Mauduit, Don Quichotte, 442 p., 19,90 €.