Un livre, des idées

 

Les pompiers, derniers héros des classes populaires ?

 

Héroïques, les pompiers ? Plus que vous ne le pensez. L’essentiel de leurs interventions consiste à soulager la misère sociale alors qu’ils sont eux-mêmes issus des classes populaires et, souvent, dans des situations précaires. Difficile à vivre, cette situation paradoxale en dit long sur le sort fait aux classes défavorisées, comme le démontre le livre éclairant et très secouant du sociologue et ancien pompier Romain Pudal. 

Romain Pudal

 
 

La majorité des pompiers, dites-vous, n’a pas été favorisée par la vie. En devenant pompier, ils gagnent une plus grande estime d’eux-mêmes…


Romain Pudal : En très grande majorité, les pompiers sont issus des classes populaires. L’école, souvent, n’est pas un très bon souvenir pour eux, ils sont en général peu diplômés. Les pompiers volontaires exercent pour l’essentiel des métiers techniques et manuels qui sont peu valorisés. L’uniforme, du coup, leur permet de gagner une reconnaissance, un respect qu’ils n’ont pas dans le civil. Il leur confère aussi une autorité, y compris sur des gens très élevés socialement. C’est bon, pour l’estime de soi.


Vous vous étonnez du fait que très peu de jeunes gens issus de milieux favorisés ressentent le besoin d’aider ou de sauver des vies…


C’est un métier très physique, dans lequel on est confronté à des situations pénibles. Beaucoup de « bourgeois » n’ont pas envie de se frotter à la pauvreté et à la misère — je le dis d’autant plus librement que je suis moi-même issu d’un milieu bourgeois. Il y a une forme de courage à se coltiner la misère sociale au quotidien. C’est un courage dont on n’a pas toujours conscience. On pense plutôt au courage du pompier qui va au feu. De fait, il est très rare que de jeunes nantis « mettent les mains dans le cambouis », pour dire les choses un peu crûment.


C’est quand même curieux : alors que les pompiers sont issus des classes populaires, ce sont eux qui viennent en aide aux gens défavorisés…


C’est tout le paradoxe et toute la difficulté d’exercer ce métier pour beaucoup d’entre eux. En devenant pompier, ils accèdent à un meilleur statut social, celui des petites classes moyennes. Et pourtant, leur travail au quotidien consiste à gérer la misère sociale : alcoolisme, problèmes psychologiques, etc. Cela crée un rapport compliqué : ils doivent s’occuper de gens issus d’un milieu qui est le leur, dont ils ont tout fait pour s’éloigner.


Contrairement à ce que l’on pense, l’essentiel de leur travail consiste à gérer cette misère sociale. Les sauvetages « comme au cinéma » sont rares, en fait…


Effectivement, même si cela dépend des secteurs d’intervention. A la campagne, les pompiers ne sont pas sollicités comme ils le sont en ville. Ils interviennent davantage pour des choses graves, comme des accidents de la route. Les pompiers, entre eux, discutent beaucoup de ce qui relève de leur mission ou pas. Certains pensent qu’ils sont là pour traiter toutes les formes de détresse — psychologique, familiale, etc. D’autres pensent que leur métier est seulement de traiter les urgences. 


Avec la crise, l’aspect « travail social » des pompiers ne peut, malheureusement, que se développer… C’est d’autant plus perturbant que les pompiers assurent un "service public", qui ne coûte rien ou presque à l’Etat…


Les secours à victime ne cessent d’augmenter. Par « secours à victime », on entend aussi bien un piéton renversé par une voiture qu’un coma éthylique ou une personne en détresse psychologique. C’est un vrai problème, les pompiers ne parlent plus que de cela. Est-ce à eux de gérer la misère sociale et les effets directs de la crise, sachant qu’en plus, on ne valorise pas cet aspect social du métier ? Il n’y a pas de reconnaissance symbolique de ce qu’ils accomplissent tous les jours sur le plan social. Ils n’ont même pas le bénéfice du suivi : quand, par exemple, ils sauvent une personne qui a voulu se suicider, ils l’accompagnent à l’hôpital, et puis, tout s’arrête là. Ils ont très peu de retours. Vous n’imaginez pas la joie dans une caserne quand ils reçoivent une lettre de remerciement : ils l’affichent, même, sur les murs ! Ils sont vraiment en attente de signes de reconnaissance, si petits soient-ils. 


Les rémunérations sont incroyablement faibles. Le taux horaire varie de 7, 60 euros à 11, 43 euros !


C’est vrai, mais il y a aussi quantité de statuts différents, avec de très grandes disparités — dans les salaires, mais aussi dans les formations. Il est, du coup, très compliqué de mettre tout ce petit monde dans les mêmes camions ! Ces différences de traitement nuisent à la cohésion de la profession. Or, tout dans ce métier, repose sur la cohésion. Je pense que « l’esprit pompier » reste quand même plus fort. Mais cette démultiplication des statuts détruit le collectif de travail. Il y a parfois des tensions. Quels effets cela aura-t-il à moyen terme ?


L’essentiel des tâches est réalisé à 78 % par des pompiers volontaires, or ceux-ci, dites-vous sont, pour 40 % d’entre eux, dans des situations précaires…


C’est une estimation. Ces 40 % comprennent ceux qui sont sans emploi, ceux qui font des études et ceux dont on ne connaît pas bien l’activité. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est un peu flou (sourire). Il faudrait mener une véritable enquête. Il n’en demeure pas moins certain qu’un bon nombre d’entre eux sont dans des situations très fragiles.


C’est quand même, et une fois de plus, très paradoxal : ces pompiers qui viennent en aide aux personnes défavorisées sont eux-mêmes, souvent, dans des situations précaires…


C’est ce qui crée, in fine, des problèmes du point de vue politique, ou moral, d’ailleurs. On peut difficilement demander à des gens qu’on précarise, qu’on insécurise, de s’occuper de gens qui sont en difficulté. Psychologiquement, c’est délicat. Cela crée un peu de ressentiment. « On n’est pas les éboueurs de la société ! », disent certains. C’est une vraie violence qui leur est faite. Si on considère que ce sont des gens dévoués, courageux, prêts à rendre service, cela doit se payer — dans le bon sens du terme : avec un vrai statut, un vrai salaire, une vraie stabilité. D’autant qu’il faut être stable, solide, pour faire ce métier.


Vous dites qu’ils travaillent à maintenir un ordre qui va à l’encontre de leurs intérêts…


Les pompiers sont à la fois la main droite de l’Etat, parce qu’ils contribuent à maintenir l’ordre, et sa main gauche, parce qu’ils viennent en aide aux autres. Leur situation est celle des classes populaires qui souffrent des politiques néo-libérales à tous les niveaux, à la fois dans leur statut, dans leur métier mais aussi en raison du contexte social dans lequel ils sont obligés d’évoluer.


Comme les classes populaires victimes des politiques néo-libérales, ils ont la tentation du vote FN…


L’équation est entre guillemets « assez simple » : il y a, d’un côté, une précarisation accrue et de l’autre, une offre politique médiocre qui s’accompagne de discours assez insupportables à entendre comme celui, par exemple, de Laurent Wauquiez sur « l’assistanat, cancer de la société ». Sur un pompier qui consacre son temps à aider, « assister » les autres, dans les conditions qu’on sait, vous imaginez l’effet ! Le FN surfe là-dessus. Dans beaucoup de cas, ce n’est pas une adhésion profonde. C’est une forme de symptôme du dégoût, de la colère qu’ils éprouvent vis-à-vis des politiques et des élites. Je trouve cela très triste, car les pompiers sont des gens profondément attachés à une éthique dont l’altruisme est la base. Le fait est qu’il y a un durcissement des discours et des positions.


Les émeutes de 2005-2007 ont beaucoup contribué à ce durcissement, écrivez-vous…


Oui. Il y a eu une confrontation directe : pompiers/jeunes des cités. Mais il n’y a pas eu de mots échangés. Tout s’est fait dans l’incompréhension, alors que les pompiers sont à même de comprendre des situations telles que le chômage ou la perte de l’estime de soi…


Vous dites que les jeunes des cités pourraient faire de très bons pompiers, si on leur en donnait l’occasion…


Je le crois, oui. Ils ont plein de choses en commun. D’abord, le côté physique, bagarreur, l’humour, également. Il y a aussi la logique d’honneur, qui fonctionne à fond, ainsi que la logique de groupe : chez les pompiers comme dans les cités, on est « soudé ». On ne peut pas toucher à quelqu’un sans toucher tous les autres. On pourrait imaginer des programmes d’insertion, de rencontre. Il en existe, d’ailleurs, mais qui ne sont pas pas forcément bien organisés. Il m’est quand même arrivé d’assister à de vrais moments de partage, de complicité entre les gars de la caserne et de jeunes stagiaires issus des cités. Il n’y a pas de haine, d’incompréhension dont on ne puisse venir à bout. Tant que le lien n’est pas fait, on reste dans une logique d’affrontement, bloc contre bloc. Et ça ne peut que clasher.


Les pompiers, dites-vous, constituent une « contre-société critique » par rapport à la société actuelle où ce qui prime est la réussite individuelle. « « L’éthique pompier », écrivez-vous, n’est pas dans l’air du temps »…


C’est ce qui m’a le plus attiré chez les pompiers : cette cohésion, cette « grande famille » rassemblée autour de certaines valeurs comme l’altruisme et l’entraide qui sont de plus en plus en décrochage par rapport à celles que prône notre société — celle de la réussite individuelle, notamment. Le but du jeu, pour eux, c’est de réussir une intervention collectivement, que tout se passe bien et que tout le monde s’en sorte. Il y a un travail du collectif qui est très fort. Rien n’est pire pour eux que de vouloir montrer qu’on est le meilleur. Ce qui compte, c’est l’équipe, le groupe, ce qu’on appelle "la garde".


Est-ce que « l’esprit pompier » est menacé ?


J’ai suffisamment confiance en ceux avec qui j’ai travaillé pour croire que cet esprit et cette éthique peuvent passer le cap. En même temps, j’ai beaucoup d’inquiétude quand je vois la dégradation sociale, la bêtise politique environnante et leurs effets sur la dynamique et l’esprit de groupe. En l’espace de quinze ans, je trouve que la situation s’est dégradée. J’ai un ancien collègue d’origine maghrébine qui me dit la même chose. Pendant les émeutes de 2005-2007, pour lui, c’était l’enfer. Avant, il avait droit à des « petites blagues », après, les gens ont commencé à se lâcher vraiment. Un soir en 2006, lors d’un dîner de garde, après une intervention télévisée de Nicolas Sarkozy, des collègues avec qui il travaillait depuis des années lui ont sorti : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes ». Il a fini par quitter les pompiers. Un autre de mes collègues musulmans a dû arrêter au bout de trois ans. 


Ce n’est pas très rassurant pour la suite…


Tout cela est très difficile à jauger parce que c’est un univers où on parle un peu crûment, abruptement : quand on est gros, on se fait traiter de gros toute la journée, quand on est trop maigre, c’est pareil (sourire). Rien n’est forcément « révélateur ». Mais il y a eu, du fait de certains discours politiques, une vraie « libération de la parole ». Les personnes que j’ai côtoyées ne sont pas racistes, elles ne détestent pas les « assistés », les « cas sociaux », sinon, elles ne feraient pas ce boulot. Qu’elles tombent dans ce genre de panneau est un peu triste. J’espère que les pompiers sauront malgré tout préserver leur esprit parce qu'il est vraiment chouette.


A LIRE : « Retour de flammes. Les pompiers, des héros fatigués ? », de Romain Pudal, La Découverte, 184 p., 16, 50 €.