Jordane Saget. Crayeur de ville

 

Il voulait remettre du beau dans la ville — et dans sa vie. En quelques mois, les arabesques à la craie de Jordane Saget ont conquis les Parisiens. Rien n’arrive jamais tout à fait par hasard…

Jordane Saget, alias @J3artiste  © Julien @dzzdzz012


Pour le rejoindre, on a suivi sa fresque, comme le Petit Poucet. De la rue Favart à la rue de Richelieu, elle court sur plus de cinq cents mètres, tout autour du — colossal — chantier de l’immeuble Allianz, dans le 2ème, en plein cœur de Paris. « C’est la première fois que je travaille au même dessin plusieurs jours d’affilée, explique Jordane Saget. Quand j’ai vu cette longue bande mauve sur les panneaux, je n’ai pas pu résister ». 

© @j3artiste

Tracées à la craie, les arabesques blanches habillent la bande signalétique à la perfection, comme si elle avait été conçue tout exprès. « J’ai cru que c’était d’origine », remarque un type en passant. « C’est l’art de faire du beau avec rien », lance un autre — amateur, visiblement —, en cavalant. Régulièrement, d’autres s’arrêtent, demandent s’ils peuvent photographier l’artiste : « Alors, c’est vous… », disent-ils, presque tous. Aux quatre coins de Paris, dans la rue, le métro, depuis un an, un an et demi, ils sont nombreux à avoir remarqué ses dessins. A Concorde, en particulier. 

© @j3artiste @gueulesmetroparis

Au printemps 2015, dans la station en travaux, les Parisiens ont en effet vu apparaître de drôles de tableaux. Dans les cadres en céramique qui, habituellement, abritent des affiches, des volutes de craie blanche ont tout à coup surgi sur les rectangles de béton gris. Commande de la RATP ? La maîtrise du trait, l’harmonie des couleurs, des matières, des textures, font que les couloirs nus et tristes sont métamorphosés. Dans leurs cadres carrelés, les fresques rayonnent. Pour un peu, on se croirait dans une galerie ou un musée. Si elles sont à chaque fois différentes, le motif, son principe, sont toujours les mêmes. Tout part de trois lignes parallèles qui, de méandre en méandre, forment des boucles à l’intérieur desquelles s’insinuent et se lovent d’autres boucles, comme à l’infini : « Je n’aime pas le vide », dit Jordane Saget. A la fois complexe et très simple, le dessin est intrigant et, en même temps, étrangement familier. Il s’en dégage quelque chose de plein, de doux — d’apaisant.

© @j3artiste @chattemoss

Quand il a commencé à dessiner, il y a trois ans, Jordane n’allait pas fort, pourtant. Un boulot stressant (dans la restauration), deux opérations des poumons, le chômage, l’amour qui fout le camp…  le trentenaire ressasse, se replie sur lui-même, tourne en rond. Lassé de le voir enfermé chez lui, un ami le secoue, le somme de prendre une plume, un crayon. Se sentant incapable d’écrire, ne sachant pas dessiner, il commence par tracer des figures géométriques, des triangles, principalement, qu’il combine, imbrique les uns dans les autres. Pas convaincu, il se met à tirer des lignes parallèles, allant par deux, puis par trois. « Pendant deux ans, je n’ai fait que ça : coucher des lignes sur le papier ». Quand, enfin, il trouve son trait, Jordane décide de sortir : « Je ne voulais surtout pas déranger, du coup, j’ai choisi d’utiliser de la craie, quelque chose qui peut s’effacer. Pas question non plus de signer : je n’en vois pas l’utilité ». C’est dans le 10e, où il habite, qu’il fait son premier dessin. Lui qui connaît mal Paris (il a grandi à Dammarie-les-Lys), apprend à flâner, en vélo ou à pied. Pendant qu’il travaille, les gens l’observent et engagent, très souvent, la conversation : « Il n’y a jamais eu de réaction agressive ou négative. Au contraire, ils disaient que c’était joli, que ça leur plaisait. Ils m’encourageaient. Pour moi, ça a tout changé : j’ai réalisé que les gens sont gentils, en fait ».

© @j3artiste @gueulesmetroparis

Au fil des rencontres, la démarche de Jordane, il le reconnaît, a évolué. « Au départ, je voulais remettre du beau dans la ville. Je cherchais, peut-être aussi, à « marquer mon territoire ». Je me suis aperçu finalement que ce qui m’intéressait le plus, c’était l’interaction : comment un dessin peut modifier la perception, provoquer, entraîner des réactions ». Quand il a vu que des enfants avaient dessiné des bateaux au-dessus de ses lignes en forme de vagues, l’artiste a eu l’idée de ménager des espaces vierges à l’intérieur de ses fresques et de laisser des craies à disposition : « Même des grapheurs se sont pris au jeu », sourit-il, pas peu fier.

© @j3artiste @do_mie_de_pain

Travailler à même le sol l’intéresse pour les mêmes raisons : « A Porte Dauphine, à l’entrée du métro, les gens essayaient de contourner ma fresque pour ne pas « l’abîmer ». A Drouot, c’était le contraire. Pourquoi, à un endroit, les gens marchent sur mes lignes, et pas à un autre ? C’est curieux, non ? Je rêve de faire une performance avec des danseurs, de la musique, des passants pour voir comment, en agissant ensemble, le dessin se transformerait ».

© @j3artiste @yomenophotos

Dans une ville comme Paris, où le sourire est rare, a fortiori depuis l’épisode Charlie, les « interventions » de Jordane Saget ont, forcément, tout de suite été repérées. Sur Instagram, @J3artiste a plus de 8000 abonnés. Signe que les Parisiens ne sont pas à désespérer, même en ces temps quelque peu troublés, ils repèrent, signalent au crayeur de rue de nouveaux lieux où il pourrait s’exprimer. Ils prennent des photos, aussi, qu’ils s’amusent à mettre en scène. Une fois par semaine, Jordane en poste une sur son compte, avec, à chaque fois, tout plein de reconnaissance. Entre lui et ses abonnés, de vrais liens, pas seulement virtuels, se sont tissés : dans certains quartiers, on va jusqu’à s’organiser pour protéger ses créations de la pluie. Un peu comme on entretient un feu, une veilleuse, la nuit.

© @j3artiste

Quand on dégage de bonnes ondes, c’est connu, on attire tout le monde à soi — même de gens que l’on n’attend pas. A force de cajoler les murs et le bitume — « Je suis l’homme qui caresse le plus Paris », sourit-il —, J3artiste n’a pas seulement capté l’attention des Parisiens, il a aussi piqué la curiosité d’entrepreneurs affûtés. A l’heure où il enchaîne les expositions (Le Cabinet d’amateur, Parisartistes, Grand Train…), les commandes s’amoncellent, en fait. Parmi ses premiers clients : le Printemps, Drouot, l’Hôtel Renaissance, place de la République, et… la toute fraîche Médiathèque de La Canopée. Les contacts, toujours, se nouent dans la rue, souvent par de drôles de hasards. A l’automne 2015, Jordane s’affaire autour d’une grille, à Odéon, quand une dame très chic, un peu rock, lui fait lever les yeux : « J’ai vu vos dessins à Abbesses, lui dit-elle. Je suis décoratrice. Il faut absolument que vous appeliez Pierre Frey. Dites que c’est de la part de Marie-Paule Pellé ». Dans l’univers de la déco, une référence, une vraie ! Muni de ce sésame, J3 décroche un rendez-vous avec Patrick Frey, qui dirige aujourd’hui avec ses fils la maison de tissu créée par son père. Emballé par la fresque immense que le crayeur a réalisée place de Fürstenberg, à côté de sa boutique, le fabriquant lui commande illico un tapis, inspiré du même motif. 

© @j3artiste et Marco La Mouche

Au début de l’été 2016, vers la place Vendôme, l’artiste remarque, au-dessus d’un de ses dessins, un visage aux traits singuliers. Touché, il prend une photo qu’il poste sur Instagram, dont il retrouve aussitôt le doublon sur le compte d’un certain… Jean-Charles de Castelbajac. Grand arpenteur de rues, taquiné par la craie depuis des années, le designer n’a pas pu résister : au-dessus des arabesques de Jordane, il a représenté… un ange. Quelques jours plus tard, J2C décroche le téléphone : Arte tourne un documentaire pour fêter ses quarante ans de création, il a envie d’improviser en direct, devant les caméras, une fresque avec J3.  Guidés par la main du hasard, début août, alors qu’ils ne se connaissent pas, les deux compères composent spontanément, dans le passage qui longe l’église Saint-Roch, un dessin en forme d’ode à l’amour pur, avec, en héros, Lancelot, Galaad et Gauvain, trônant au-dessus d’un méandre de lignes, à la fois harmonieux et tourmenté. Le contact est passé, et bien passé. 

© @j3artiste @jcdecastelbajac

Le 15 septembre, Jean-Charles de Castelbajac et Jordane Saget ont présenté de nouvelles œuvres à quatre mains dans le cadre de l’exposition Bizarro, organisée par Thierry Voisin, à Saint-Germain-des-Prés (1). A L’Hôtel et à la Galerie Géraldine Banier, J3artiste a utilisé du blanc de Meudon pour réaliser des fresques — à tomber — sur un miroir et des vitrines. Depuis qu’il a découvert ce produit à base de craie, l’artiste a pris goût au travail sur verre. Il a, de plus en plus, envie de dessiner sur des fenêtres : « C’est ce qu’on voit le plus dans une ville, explique-t-il. Cela multiplie les possibilités. Et puis, il se passe plein de choses aux fenêtres… ». 

© @j3artiste

Marquant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, le public et le privé, les fenêtres peuvent tout à la fois ouvrir vers l’autre que le tenir éloigné. Sans doute n’est-ce pas par hasard si Jordane s’y intéresse de près… Son histoire le lui a appris : on gagne plus à ouvrir qu’à fermer. Ses œuvres sont là pour en témoigner. Peut-être est-ce pour cela qu’elles nous parlent. A Paris, aujourd’hui, en particulier.

 
 

A VOIR : « Bizarro », jusqu’au 30 octobre http://www.bizarroasaintgermain.com

Pour en savoir plus : https://www.instagram.com/j3artiste/

Un grand merci à Julien @dzzdzz12 https://www.instagram.com/dzzdzz012/