Tadao Ando : le zen et la force

François Pinault lui a confié le chantier de son musée d’art contemporain. Retour sur l’incroyable itinéraire d’un architecte consacré que la naissance vouait a priori à l’obscurité

Tadao Ando. Tous droits réservés.

 

A quoi tient un destin ? Autodidacte grandi à l’ombre du Soleil Levant, dans un pays ne reconnaissant que la valeur des diplômes, Tadao Ando est le seul architecte au monde à avoir été distingué par les cinq prix internationaux les plus prestigieux de sa profession. Invité à enseigner en 1987 à l’université de Yale, aux Etats- Unis, le sans-diplôme a, ultime consécration, été nommé en 1991 professeur titulaire à la prestigieuse université de Tokyo. Architecte modèle, Tadao Ando ? La parfaite maîtrise que donnent à voir ses créations – leur confondante beauté – reflètent en vérité bien plus qu’un simple savoir-faire, si abouti soit-il. A travers elles se mesure en effet la force d’un homme que le sort, d’emblée, avait condamné au malheur. Et qui, d’emblée, a refusé de s’y résigner. A le voir s’avancer vers nous, tête baissée, œil d’aigle aux aguets, à l’heure de notre rendez-vous, on le croirait presque prêt à charger, incroyable chevalier sanglé dans son armure Issey Miyake. Attaquer avant d’être frappé, se battre et se défendre, l’architecte en a très tôt, il est vrai, appris la nécessité.

Tadao Ando est né à Osaka le 13 septembre 1941, quelques minutes avant son frère jumeau. Quand il atteint l’âge de deux ans, ses parents, choisissant de se consacrer à l’éducation de leur fils cadet, décident de l’abandonner à sa grand-mère. Propriétaire d’un modeste commerce, la vieille dame n’a guère le temps de s’occuper de l’enfant. Livré à lui-même, Tadao devient bientôt «leader des cancres de son quartier. Ma grand-mère n’était pas très stricte sur le chapitre scolaire, avoue-t-il. Pour elle, une chose comptait par-dessus tout : la parole donnée dont on ne se dédit jamais ». Les gestes d’affection, de tendresse sont un luxe dont « l’orphelin » doit malheureusement apprendre à se passer. A la veille d’une intervention chirurgicale, le garçonnet âgé de 11 ans à peine s’entend dire qu’il n’a nul besoin d’être accompagné à l’hôpital, qu’il est assez grand pour y passer la nuit seul et rentrer par ses propres moyens : «Sur le chemin du retour, je saignais beaucoup, raconte-t-il. Ce jour-là, j’ai compris qu’il fallait savoir vivre en solitaire. »

En solitaire, l’enfant traîne, observe. La nature, les arbres, surtout. «Je les regardais grandir, changer en fonction du temps. J’étudiais la façon dont le soleil altérait leur couleur, la qualité de leur bois. » Sur les berges de la rivière Yodo, Tadao découvre « des cabanes de misère construites par de pauvres gens juste après la guerre ». Un choc. « J’ai été frappé, explique- t-il, par cet amoncellement de petits volumes simples.» De simples cubes de bois, pareils à des boîtes, suffisant pourtant à faire un refuge. Un abri. Un endroit protégé, comme il aimerait tant en avoir un. Comment trouver, fonder un toit protecteur ? Voilà ce qui le tient et l’intrigue. Et l’éloigne de plus en plus de l’école. Le travail du bois, les métiers de la construction occupent bientôt tout son temps. Dans les ateliers de menuiserie, de ferronnerie et de verrerie du quartier où il vit, Tadao apprend à manier le ciseau, à tailler, sculpter des avions, des bateaux miniatures. Il apprend également à poser des fondations, bâtir une charpente, fabriquer une fenêtre. Le cancre excelle dans sa nouvelle passion. A seulement 14 ans, il dessine les plans d’une extension de l’appartement de sa grand-mère et participe activement aux travaux avec les artisans du quartier.


« AVOIR PEUR AU DÉPART POUR CRÉER EST TRÈS POSITIF. SANS TENSION, IL N’Y A PAS D’ARCHITECTURE POSSIBLE »


En même temps qu’il construit, Tadao se construit. A l’heure de sa première réalisation, l’enfant abandonné a appris à se défendre. A attaquer aussi. Marchant dans les pas de son frère, il décide de devenir boxeur professionnel. Il dispute ses premiers matches à l’âge de dix-sept ans : « J’avais peur de monter sur le ring, reconnaît-il, mais la tension et l’angoisse étaient nécessaires pour affronter l’adversaire. » Entre la boxe et l’architecture, Ando dresse au reste un étrange parallèle: «Avoir peur au départ pour créer est très positif, dit-il. S’il n’y a pas de tension, il n’y a pas d’architecture possible.» Arme de combat, l’architecture ? Comme la boxe, elle ne vise qu’à une chose: se protéger des agressions du monde extérieur. En faisant le choix de la boxe, Tadao Ando s’est aussi doté du plus sûr moyen de voyager. Dans le Japon des années cinquante, seuls les sportifs sont en effet autorisés à passer la frontière. Ainsi, en Thaïlande, sitôt les combats terminés, l’adolescent, armé d’un carnet de croquis, s’échappe pour étudier l’architecture des bâtiments, leur style, les matériaux utilisés pour leur construction. Emerveillé, il découvre la sobre beauté des temples bouddhistes dont le souvenir ne le quittera plus jamais.

Résolu à devenir architecte, le boxeur rangé des rings choisit de faire son apprentissage à sa manière : en solitaire. « Je n’avais rien à perdre, dit-il. J’étais isolé, mes copains avaient rejoint les universités de Tokyo ou de Kyoto. » Et personne, dans les cabinets d’architecture où Ando était passé, ne semblait disposé à composer avec un stagiaire aux idées et conceptions déjà bien arrêtées – et souvent plus séduisantes que celles de ses aînés. S’étant procuré la liste des ouvrages inscrits au programme des quatre années du diplôme d’architecture, l’adolescent rebelle se fit un devoir de les lire. Ce qui fut fait au bout d’un an à peine. Chez un bouquiniste d’Osaka, un ouvrage français consacré à Le Corbusier attire un jour son regard, dont le contenu ne tarde pas à le captiver. Ne pouvant en faire l’acquisition, le jeune homme cache l’exemplaire sous une pile de livres le temps d’avoir réuni la somme nécessaire à son achat. L’objet sacré enfin en sa possession, Tadao n’a plus qu’une idée en tête : rencontrer Le Corbusier. « Sa personnalité m’intriguait beaucoup, explique-t-il. J’étais très impressionné par le fait qu’il était autodidacte et qu’il avait malgré tout réussi à créer un monde nouveau. »


"LA PERSONNALITÉ DE LE CORBUSIER M'INTRIGUAIT BEAUCOUP. J'ÉTAIS TRÈS IMPRESSIONNÉ PAR LE FAIT QU'IL ÉTAIT AUTODIDACTE ET QU'IL AVAIT MALGRÉ TOUT RÉUSSI A CRÉER UN MONDE NOUVEAU"


Profitant de l’ouverture du Japon, le jeune homme embarque en 1965 à bord d’un bateau reliant Yokohama à Nakhodka en Russie, rejoint Moscou, puis Berlin par le Transsibérien. Quand, à la mi-septembre, il débarque à Paris après dix jours de voyage, c’est pour apprendre, hélas, que Le Corbusier s’est noyé un mois plus tôt au large de Roquebrune-Cap-Martin. Abattu, il se résout néanmoins à visiter ses bâtiments. Seul, et à pied : « J’avais l’habitude de marcher, et le soleil se couchait tard, se souvient-il. J’étais fauché... Cela grave les choses dans le cerveau. » Après la Villa Savoye à Poissy et l’Unité d’habitation de Marseille, il se rend à l’abbaye de Sénanque, puis décide d’aller voir le Panthéon à Rome : «C’est le bâtiment qui possède les proportions les plus parfaites de toute l’histoire de l’architecture, dit-il. L’utilisation dramatique de la lumière qui se répand depuis le ciel à travers le dôme est saisissante. Et avec elle, la façon dont le son se réverbère à travers l’espace. Je me souviens qu’au cours d’une de mes visites, tandis que je restais là, émerveillé, à contempler la lumière, un prêtre est apparu, suivi d’une procession de fidèles qui se sont mis à entonner un hymne. Je n’oublierai jamais la force émotionnelle qui se dégageait de ces voix fortes et vibrantes réverbérées à travers l’espace. Quelque chose s’est alors gravé dans ma mémoire, une impression qui allait bien au-delà du visible. » Spirituelle, l’architecture de Tadao Ando l’est absolument. Et depuis ses toutes premières créations, réalisées à son retour d’Europe, d’Afrique et d’Asie, quelque temps avant qu’il n’ouvre, à 28 ans, son premier cabinet d’architecte à Osaka, où il travaille toujours aujourd’hui avec sa femme Yumiko. 


LE BÉTON DE TADAO EST DOUX COMME UNE PEAU, CHANGEANT COMME L'ÉCORCE DES ARBRES QU'IL OBSERVAIT ENFANT. "C'EST LE PLUS BEAU BÉTON DU MONDE", DIT L'ARCHITECTE JEAN NOUVEL.


Dès la construction de «la maison Azuma», qui, en 1979, valait à l’architecte la première de ses très nombreuses distinctions, les éléments qui ont fait la marque Ando étaient en effet là, traduisant tous « sa recherche d’un espace d’une grande intériorité ». De petite dimension, à l’image des cabanes de la rivière Yodo, la maison Azuma est bâtie sur le modèle d’un cloître, ses pièces principales étant séparées par un atrium ouvert au ciel, au vent et à la pluie. De sorte que l’habitant, confronté aux caprices de la nature en passant d’une pièce à l’autre, est obligé de « prendre la mesure de sa place dans le monde ». La maison est aussi un espace isolé par de puissants murs de béton. Considéré jusque-là comme brut, grossier et sans âme, ce matériau va, sous les doigts d’Ando, littéralement se transfigurer. Car le béton de Tadao est doux comme une peau, changeant comme l’écorce des arbres offerte aux intempéries qu’il observait enfant. « C’est le plus beau béton du monde », dit l’architecte Jean Nouvel. Pour ce béton, pour la spiritualité de ses constructions – dont les superbes « Eglise sur l’eau » et « Eglise de lumière » d’Hokkaido figurent sans doute à ce jour les plus belles illustrations –, les plus grands noms et les plus prestigieuses institutions rivalisent de commandes depuis vingt ans. Après le Pavillon Vitra de Weil am Rhein en Allemagne et le Pavillon du Japon à l’Exposition universelle de Seville, Tadao Ando s’est vu notamment confier les chantiers de l’Usine Benetton de Trévise, de l’Espace de méditation de l’Unesco, du Théâtre Armani de Milan jusqu’à celui du Musée d’art contemporain de François Pinault. Entre ces deux autodidactes, l’entente s’est faite pour ainsi dire de soi, synthétisée autour d’une seule et même idée : « créer un lieu de paix dont on puisse sortir grandi et meilleur ». Une église-musée ? « Je ne distingue pas entre l’une et l’autre, répond Tadao Ando. Un musée, une église, sont comme une maison. Ils remplissent les mêmes fonctions : protéger, et procurer de l’émotion.» 


A LIRE : « Ando. Complete Works », par Philip Jodidio, Taschen, 492 p., 99 €

 

Publié dans "Point de vue", en 2004.