En mode provocatrice

Femmes impures et haute couture se côtoient dans une exposition subtilement provocante au Musée d'Orsay

 

Tout excès, on le sait, conduit à un excès inverse. C’est ce qu’on appelle le retour de bâton. Menacée par « le vice » qui, avec les débuts de l’industrialisation, se répand dans les villes, la société se focalise, à partir de 1840, sur… l’apparence. C’est au vêtement que l’on juge de la moralité d’une personne. Aussi est-on prié de revêtir des tenues uniformes, d’où rien, jamais, ne doit dépasser. La règle s’applique aux hommes, mais surtout aux femmes, les ornements, les couleurs vives, étant considérés comme l’apanage des prostituées. Contrairement à l’Angleterre, la France choisit très tôt de réglementer la prostitution, de sorte que dans la rue, les dames convenables ne croisent jamais de viles « coquines ». Limitant leurs sorties, les femmes respectables se précipitent hors de chez elles quand les grands magasins ouvrent leurs portes. Ceux-ci leur permettent en effet de faire leurs courses dans un espace protégé. A l’abri du regard des hommes, elles vont y faire une découverte capitale : celle de la mode, du plaisir — et du pouvoir — que procurent le vêtement et la parure.

Sale temps pour les hommes ! Comme en témoigne l’exposition « Splendeurs et misères » du Musée d’Orsay, avec ce nouvel engouement pour la mode, la révolution qu’il entraîne dans la tenue — et le corps — des femmes, un subtil brouillage de signes s’opère dans la deuxième moitié du siècle. Il devient quasi-impossible de distinguer la femme vertueuse de la — riche — dévergondée. Inventeur de la haute couture, Charles Frederick Worth compte parmi ses clientes, à côté de l’Impératrice Eugénie, toutes les grandes courtisanes de l’époque. Par le luxe de leurs atours, celles-ci signifient au monde, non seulement leur indépendance financière, mais, suprême outrage, leur libre sexualité ! Ultime marque de la féminité, l’habit « à la mode » se révèle d’une coupable ambiguïté. Tout ce qui a un air de coquetterie, même affectée, devient suspect. Comme l’illustre la robe noire, très élégante, de la prostituée de « L’attente », signée Béraud. « Rolla », le tableau de Gervex, est plus parlant, encore. Entièrement nue, Marion dort, tandis que son amant la contemple. Le sujet pourrait être classique sans le tas de vêtements figuré à droite de la toile. Sous le haut de forme renversé et la canne, protubérante, on distingue des jupons et un corset. Des « accessoires » qui, aux yeux de la société, ne veulent dire qu’une chose : ce n’est que pour se dévêtir que cette femme s’est (trop) habillée…


« Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910 », Musée d’Orsay, du 22 septembre au 16 janvier, www.musee-orsay.fr

 

Publié dans "Metropolitan" en 2015