Le petit dossier "Domestic Noir"

 
 

Le phénomène "Domestic Noir" et la fin de la "Chick Lit"

 
 

Trente ans après « Bridget Jones », vingt ans après « Sex & the City », c’en est fini, bien fini, de la « chick lit ». Même les « Desperate Housewives », autrement glaçantes, cinglées, démoniaques, que leurs copines des années 1990 et 2000, sont aujourd’hui complètement has been. La faute à leur côté plus grand que nature, souvent, volontiers hystérique — tellement caricatural —, et donc, toujours, forcément (plus ou moins) drôle ? Vous l’avez peut-être remarqué : les héroïnes d’aujourd’hui — celle de « La fille du train », par exemple — ne font plus, mais alors plus du tout rigoler. Elles font même carrément flipper. En 2017, c’est un fait — l’est temps de l’intégrer —, la « littérature pour filles » est passée du « côté obscur de la force ». Elle a viré au "Noir" : elle a basculé dans le thriller, le polar. Pourquoi ? Comment ? Petit décryptage d’un genre en pleine explosion — et très parlant — qu’on appelle le « Domestic Noir »…


Est-ce parce qu’ils ont à voir avec la peur, la frustration, la colère, la nécessité de se défendre, de se battre, de lutter ? Les polars sont en majorité lus par des femmes. Ils sont aussi — et c’est nouveau — de plus en plus souvent écrits par des femmes, comme si celles-ci avaient soudain, et assez bizarrement, trouvé dans le roman noir le moyen le plus simple, le plus « naturel » d’exprimer ce qu’elles vivent au quotidien.

Près de cinquante ans après « la libération de la femme », force est de reconnaître que son sort ne s’est, en fin de compte, pas tellement amélioré. Au travail, elle continue d’être moins payée que ses collègues masculins. Célibataire, elle trinque à tous les niveaux : privé, professionnel et financier. Même en vacances, elle doit payer le double prix et prendre en charge les frais de celui qui n’est pas là. Mariée ou en couple, c’est elle qui, deux fois sur trois, sacrifie ses ambitions professionnelles pour s’occuper des enfants. A la maison, même si Raoul a appris à faire les courses, à sortir la poubelle, qu’il « s’investit à fond » dans son rôle de père, c’est elle, encore et toujours, qui fournit l’essentiel du boulot — des tâches ingrates, en particulier. 

En 2017, c’est assez triste à dire : le domestique, la vie à deux ou en solo, avec ou sans enfant — même quand on cherche à y échapper, à vivre autrement — continuent de peser, lourdement, sur la vie des femmes. Elles en sont toujours prisonnières. Ce n’est sans doute pas un hasard si les Millenials, aujourd’hui, ne rêvent même plus de se marier. De là à envisager le foyer, la vie conjugale et familiale, comme un piège dont il faut à tout prix s’extirper sous peine d’y laisser sa peau, il n’y a qu’un pas. Un pas qu’a franchi une nouvelle génération d’auteures en inventant un genre de « noir » très féminin et même carrément féministe où la maison, ce qui s’y passe et ce qui s’y joue, tient désormais le premier rôle — le premier rôle du « méchant ».

Dans le « domestic noir », ou « thriller domestique », le foyer n’est plus en effet un « temple sacré », un nid protecteur et douillet. Lieu de tensions, de frustrations — parfois de souffrances — extrêmes, elle est devenue le lieu de tous les dangers. L’ennemi n’est plus derrière la porte, il est dans la maison. Il dort même, peut-être, qui sait ?, dans votre lit. La question n’est plus : « Va-t-on réussir à le coincer ? », mais « Comment va-t-on s’en débarrasser ? »… avec ce que cela suppose d’ajustements quant à la figure de l’héroïne, autrefois femme, mère, épouse, et/ou amante accomplies. C’est là que le genre commence à devenir intéressant...

Finis, en effet et de fait, les rôles de femme-mère, de femme-objet, de victime ! Fini, aussi, surtout, le rôle de la femme parfaite qui, toujours, en permanence, ravale sa salive au boulot avant d’entamer « sa deuxième journée » le soir, à la maison, en serrant les dents. Dans le « domestic noir », les femmes sont duelles, multiples, troubles, complexes — comme elles le sont dans la vraie vie ! Elles peuvent même devenir criminelles — pour se protéger, se défendre, mais pas toujours… Avec, grâce au thriller domestique, une toute nouvelle catégorie de personnages féminins a vu le jour, beaucoup plus insaisissables, souvent abîmés, parfois même un peu fêlés, qui sauvent les apparences par contrainte, parce que c’est ce qu’on attend d’elles, mais aussi par calcul, parce qu’elles y trouvent un intérêt. Dans un système qui laisse une marge de manœuvre assez limitée, il faut bien, après tout, apprendre à biaiser… Car biaiser, élaborer des stratagèmes pour « tenir le coup », « y arriver », c’est ce que font les femmes tous les jours, toute la journée. Pas étonnant, de fait, que le « domestic noir » soit en train d’exploser.

Venu d’Angleterre et des Etats-Unis, le phénomène est apparu en France grosso modo il y a 4 ans, avec des livres tels que « Les apparences » de Gillian Flynn ou « Le secret du mari » de Liane Moriarty qui se sont respectivement vendus chez nous à 350 000 exemplaires. C’est avec la sortie de « La fille du train » de Paula Hawkins qui s’est écoulé à plus de 1 300 000 exemplaires en France (à plus de 15 millions dans le monde), que cette tendance, marquée, s’est tout à fait installée. Quelques mois avant la parution du nouvel opus de Paula Hawkins, « Au fond de l’eau » (à paraître le 8 juin chez Sonatine), les thrillers domestiques — c’est parlant — se bousculent dans les librairies hexagonales

Publié en septembre chez Albin Michel, « Big Little Lies (Petits secrets et gros mensonges) » de Liane Moriarty a été adapté en une série ultra-luxe, co-produite et interprétée par Nicole Kidman et Reese Witherspoon, visible actuellement sur OCS. Considéré comme un chef d’œuvre du genre, « La veuve » de Fiona Barton est sorti en janvier chez Fleuve Noir, ce qui a valu à l’auteure d’être invitée au festival Quais du polar (voir notre interview). Troisième meilleure vente aux Etats-Unis quinze jours seulement après sa parution, bientôt porté à l’écran par Ron Howard, réalisateur, entre autres, du « Da Vinci Code » et d’« Un homme d’exception », « La fille d’avant » du ou de la mystérieux/se J.P. Delaney (c’est un pseudo) vient quant à lui tout juste de sortir aux Editions Mazarine. Fait frappant : dans ce livre, tout s’articule autour d’une maison aussi sublime que maléfique où deux femmes, à quelques années de distance, semblent vivre la même attirance fatale pour un homme riche, puissant, au charme vénéneux. Ce thème vous rappelle quelque chose ? « Rebecca » de Daphné du Maurier ? Gagné ! Le « domestic noir » doit beaucoup, en fait, à l’auteur de « Rebecca ». Peut-être parce que la belle Daphné était elle-même quelque peu « à l’étroit » dans ses rôles de mère et d’épouse, qu’elle était « a boy in the box », qu’elle réprimait constamment son côté homme, comme le faisait joliment remarquer Tatiana de Rosnay dans un documentaire réalisé récemment par Arte

Auteur d’une biographie sur Daphné du Maurier (« Manderley For Ever », Albin Michel), Tatiana de Rosnay a beaucoup été influencée par son œuvre. Si elle pratique plusieurs genres — le livre qui l’a fait connaître, « Elle s’appelait Sarah », relève d’une tout autre catégorie —, elle est sans doute, en France, la seule, la première en tout cas, à écrire du « Domestic Noir » : « « L’appartement-témoin », « Le voisin », « La mémoire des murs », même « Rose » sont des thrillers domestiques », reconnaît-elle. Mais ce que j’aime, ce qui m’intéresse par-dessus tout, ce sont les maisons. C’est d’ailleurs le sujet de mon prochain livre ». La maison, encore, toujours — on n’en sort pas, décidément ! 

Il faut dire qu’en même temps qu’il continue de peser sur la vie des femmes, le foyer n’est plus, mais plus du tout ce qu’il était. Ses portes, ses fenêtres, ses murs ne sont plus étanches : les serrures, même verrouillées, ne peuvent plus désormais rien y changer ! Via le Net, les réseaux sociaux, n’importe qui peut en effet, aujourd’hui, entrer chez nous, nous observer, et même nous manipuler à notre insu. Cela, les auteurs de polars domestiques l’ont tout de suite capté — tout comme leurs héroïnes. Féministe, le « Domestic noir » est aussi très « connecté » : il est très « 2.0 ». A l’image — horrifique, inquiétante — de ce que nous vivons, de ce que cela implique quant à notre capacité — notre volonté ? — d’établir des relations, de partager, donner, faire confiance, d’aimer, tout simplement. Sans doute fallait-il des femmes pour exprimer ces choses-là ? Avec toute la force dont elles sont capables, la hargne et la colère auxquelles elles sont toujours réduites, qui ne sont, aux dernières nouvelles, pas près de retomber…



A LIRE, OU A RELIRE :

« La fille du train » de Paula Hawkins, Sonatine, Pocket.

« Les apparences » de Gillian Flynn, Sonatine, Le Livre de poche.

« Le secret du mari » de Liane Moriarty, Albin Michel, Le Livre de poche

« Big Little Lies » de Liane Moriarty, Albin Michel.

« La veuve » de Fiona Barton, Fleuve Noir.

« La fille d’avant » de J.P. Delaney, Editions Mazarine.

« Rebecca » de Daphné du Maurier, Le Livre de poche.

« Manderley For Ever » de Tatiana de Rosnay, Albin Michel

« L’appartement-témoin » de Tatiana de Rosnay, Fayard, J’ai Lu.

« Le voisin » de Tatiana de Rosnay, Editions Héloïse d’Ormesson, Le Livre de poche.

« La mémoire des murs », Editions Héloïse d’Ormesson, Le Livre de poche.

« Rose » de Tatiana de Rosnay, Editions Héloïse d’Ormesson, Le Livre de poche.


A COMMANDER, OU SURVEILLER :  

« Au fond de l'eau » de Paula Hawkins, à paraître le 8 juin chez Sonatine.