Le petit dossier "Domestic Noir"

 

Fiona Barton : "Il est plus que temps d'avoir des personnages de femmes fortes, complexes, ambivalentes"

En un livre, un seul, Fiona Barton s'est hissée au rang des reines du "Domestic Noir". Son bestseller, "La veuve", vient de sortir en France au Fleuve Noir. © Melania Avanzato

 

Vous avez aimé « La fille du train » ? Vous allez adorer « La veuve » de Fiona Barton ! Mariée à un type très, très louche, Jane, trente ans, a tout de la petite femme tranquille, fragile, complexée, qui veut bien faire. Elle a en même temps de drôles de lubies, des obsessions étranges, assez inquiétantes... Est-elle seulement « dérangée », perturbée, déglinguée par son mariage ? Quand on referme le livre, on ne sait pas vraiment s’il y a eu un meurtre ou deux. On sait qu’il y a un meurtrier, mais est-on sûr de savoir lequel ? Au rayon suspects, il y a, bien sûr, le mari, l’épouse — mais n’est-ce pas, au fond, la vie de couple, ce qu’elle génère de frustrations, de colère, qui sont les vrais criminels ? Consacrée reine du « Domestic Noir » dès la parution de « La veuve », son premier livre, Fiona Barton était invitée fin mars au festival « Quais du Polar », à Lyon. Difficile de résister à l’envie de l’interviewer…


Dans le « Domestic Noir », le danger ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Le meurtrier vit au plus près de nous : c’est la personne que l’on aime, en qui on a toute sa confiance, comme c’est le cas dans votre livre — même s’il est à double, à triple rebondissement… et que les femmes y jouent un rôle pour le moins trouble, et très perturbant…


Fiona Barton : Quand j’ai commencé à écrire « La veuve », je ne me suis pas dit : « Je vais faire du « Domestic Noir » ». Ce que je voulais, c’était écrire quelque chose autour du mariage, de ce qui s’y passe au quotidien et de tout ce que cela remue « de manière souterraine ». Je dois reconnaître en même temps qu’en tant que journaliste, j’ai passé trente ans à écrire du « Domestic Noir » ! 


Comment ça ?


FB : Quand j’étais journaliste, je couvrais les « faits divers ». Les faits divers, c’est toujours, en gros, des histoires extraordinaires qui arrivent à des gens très ordinaires. Il peut s’agir d’événements heureux, un peu « magiques ». La plupart du temps, malheureusement, les gens sont confrontés à des drames qui changent leur vie à tout jamais. Il peut se passer tellement de choses en l’espace d’une seule petite journée ! On se réveille un matin comme tous les jours sans se douter que, le soir, notre existence sera irréversiblement changée. Ces drames sont le plus souvent liés à des tensions familiales — conjugales, en particulier. Ce sont ces tensions qui m’intéressaient, la manière dont elles se nourrissent au quotidien. Par la voix de Jane, « la veuve » (qui a tout juste la trentaine, ndlr), je voulais faire entendre comment une femme en vient à douter de son mari, à le soupçonner de n’être pas tout à fait ce qu’il paraît être, comment elle essaie de se raisonner, se réconforter, se rassurer, quitte à s’aveugler, car c’est le seul moyen de continuer, de faire comme si tout allait bien. C’est la meilleure manière, au fond, de nier qu’il y a « un problème ».


Jane semble se voiler la face — je dis « semble » parce qu’on n’en est pas sûr, vraiment. A priori, elle a tout de la bonne petite épouse. En réalité, c’est un peu plus compliqué !


FB : Beaucoup plus compliqué (rires) ! Quand j’ai commencé à écrire, je pensais raconter toute l’histoire par sa voix. Je me suis très vite aperçue que cela n’était pas possible si je voulais écrire l’histoire que j’avais en tête. J’avais le début, la fin, mais pas le milieu. Et je tenais plus que tout à avoir un narrateur qui ne soit pas fiable, qui instille en permanence le doute chez le lecteur. Ce que je voulais, en fait, c’est que le lecteur ne sache jamais sur quel pied danser (sourire). Du coup, il me fallait faire parler d’autres personnages, faire entendre d’autres voix…


… D’autres voix qui ne sont pas forcément plus fiables ! Kate, la journaliste, est très ambivalente…


FB : Elle est à la fois « dans l’empathie » et extrêmement manipulatrice. Elle veut son scoop — elle en a besoin, en même temps, parce que son rédacteur en chef lui colle la pression. Je sais de quoi je parle, j’ai connu ça (rires) !


Pour tous, Kate, la journaliste, Bob, l’inspecteur, et… l’opinion publique — puisque « la veuve » est au cœur d’une affaire qui fait la une des journaux et des réseaux sociaux — Jane est une victime, une épouse timide, soumise, bafouée, mariée à un monstre qui, faute de preuve, réussit à échapper à la justice. A la fin, on comprend à demi-mot qu’elle a vraisemblablement provoqué l’accident mortel de son mari. Mais vous ne l’écrivez jamais explicitement. Parce que c’est une victime toute désignée, on comprend ce qui a pu, si elle l’a véritablement commis, la conduire à ce meurtre : le refus de vivre aux côtés d’un type immonde, la nécessité de se sauver, le désir, même, de venger un crime impuni. On se demande, en même temps, si elle n’a pas obéi à des motifs plus personnels, plus calculés, plus pervers, même…


FB : Il n’y a pas « une vérité », il y en a toujours plusieurs (sourire)… Jane a peut-être tué son mari. Elle a peut-être agi pour se protéger, pour se défendre. Elle a peut-être aussi agi pour venger la mort d’une petite fille. Cela dit, le lecteur sait d’autres choses à propos d’elle — des choses passablement troublantes qui laissent penser qu’elle n’est pas complètement « blanc-bleu ». C’est à lui de faire le tri, de se faire un avis. J’aime cette idée — j’y tiens — qu’un livre s'écrit à deux : l’auteur remplit sa part, le lecteur fait la sienne. Souvent, d’ailleurs, les lecteurs que je rencontre m’étonnent : ils me font voir des choses que je n’avais pas vues moi-même.


Sous ses airs d’épouse sage et parfaite, Jane dissimule pas mal de frustrations, de rancœur, de colère rentrée — à cause de Glen, son mari, elle est notamment obligée de renoncer à son métier. Elle a aussi une obsession qui prend une forme pour le moins inquiétante. Elle est assez givrée, en fait. Elle est même carrément effrayante…


FB : C’est vrai ! Elle souffre énormément de ne pas avoir eu d’enfant. Elle en veut un, absolument, qui soit tout à elle, qu’elle puisse posséder entièrement…


… Comme son mari, même si chez lui, le désir de possession est d’ordre sexuel ! On sent chez elle quelque chose qui est de l’ordre de la dévoration. On dirait que Jane est un monstre, elle aussi, qu’elle est, à sa façon, un double de l’horrible Glen…


FB : Exactement. La probabilité est forte, en tout cas (rires) !


Dans les romans, quand on est une femme, en gros, soit on est une victime, soit on est une salope. Vous en aviez marre de tout ça ?


FB : Oh, que oui ! Il est plus que temps d’avoir des personnages de femmes fortes, complexes… ambivalentes ! On en trouve heureusement de plus en plus, et cela, grâce à des auteurs femmes. Elles sont de plus en plus nombreuses à écrire des polars et des thrillers, avec des personnages d’enquêtrices, de détectives, de femmes-flics qui ont beaucoup de caractère, qui traînent pas mal de casseroles, quand elles ne sont pas carrément borderline. Ca fait du bien !


Votre héros masculin, l’inspecteur Bob Sparkes, paraît très, très effacé, comparé à vos personnages féminins…


FB : Il est assez féminin, en fait. Les enquêteurs avec qui je travaillais quand j’étais journaliste étaient beaucoup dans l’empathie : pour avancer, ils étaient obligés de se mettre à la place de l’autre, d’établir avec lui un lien de confiance.


Vous cassez tous les stéréotypes, en fait…


FB : Je déteste les stéréotypes. Ca n’existe pas, les stéréotypes, dans la vraie vie. Personne n’est, ou tout blanc, ou tout noir. Nous sommes tous beaucoup de choses, souvent contradictoires, à la fois.


Les réseaux sociaux, Internet, sont très présents dans votre livre…


FB : Ils tiennent un vrai rôle dans l’histoire. Je voulais montrer le danger qu’il y a à s’exposer tout le temps sur les réseaux sociaux avec sa famille, ses enfants. Le Net permet d’accéder à une foule d’informations, jusqu’aux plus privées, il suffit de cliquer. Les gens n’en ont pas conscience, pas suffisamment.


Le Net permet aussi de se forger une, voire plusieurs, nouvelles identités, ce qui fait qu’on n’est jamais sûr à 100 % de savoir avec qui on vit, finalement…


FB : En effet ! On a tendance à l’oublier, c’est pourtant un fait avéré : les sites les plus consultés sont les sites pornographiques, qui donnent accès à des vidéos absolument monstrueuses — infiniment plus perturbantes que les photos que l’on trouvait autrefois dans les magazines porno. Le plus effrayant dans l’histoire — ce qui, moi, m’effraie le plus —, c’est de penser qu’on peut visiter ces sites pendant que les enfants regardent tranquillement la télévision. Les pires horreurs peuvent entrer chez vous sans que vous ne vous en aperceviez. Cela me fait penser à cette image que j’utilise dans le livre d’une nappe de sang qui filtre et se répand à travers une porte. Autrefois, le danger était écarté, une fois refermée la porte d’entrée. Il a aujourd’hui réussi à passer le seuil : la maison n’est plus un lieu protecteur, protégé. Elle peut être le lieu de tous les dangers.



A LIRE : « La veuve » de Fiona Barton, Fleuve Noir, 409 p., 19, 90 euros.