La note B


Lazarus de David Bowie

 

Dans "Lazarus", c'est Michael C. Hall ("Dexter") qui tient le rôle central de "L'homme qui venait d'ailleurs" que David Bowie avait incarné à l'écran.

 

Je n'avais pas prévu d'aller voir Lazarus à Londres, j'aurais mieux fait de m'abstenir. Entendre la voix de Bowie dans le corps de Michael C. Hall est une expérience étrange, pas forcément agréable à vivre...


Le 31 décembre est un jour toujours un peu particulier, qu’on négocie plus ou moins bien selon les années. 2016 s’achevant sur la même note grisouille triste que celle sur laquelle elle avait commencé, je n’avais pas vraiment prévu d’aller voir le « Lazarus » de Bowie en arrivant à Londres — côté morts, en cette fin décembre, on avait eu notre compte, comme tout le monde, j’avais envie d’air frais. Suite à un petit changement de programme, me retrouvant avec trois heures devant moi alors que le spectacle allait démarrer, je n’ai pourtant pas trop hésité. Puisqu’il restait des billets, autant se faire un avis, pas vrai ? Installé sous une espèce de grosse tente, le King’s Cross Theatre où se donne la comédie musicale est situé pile poil en face de la gare Saint-Pancras. C’est pratique quand on est pressé, pour l’acoustique, en revanche, c’est loin d’être parfait : comme dans une salle de ciné mal insonorisée, pendant la représentation, on entend régulièrement le spectacle d’à côté. Pas sûr que David aurait apprécié.

Signée Ivo Van Hove, la mise en scène « techno-épurée » de « Lazarus » rappelle étrangement celle de son adaptation des « Damnés » à la Comédie française, avec un dispositif vidéo un peu moins sophistiqué, mais qui fonctionne sur le même schéma. En même temps qu’on la voit se dérouler sous nos yeux, l’action est projetée sur un écran au centre de la scène, comme pour nous rappeler qu’on est dans la représentation, que chacun voit ce qu’il veut bien voir, que tout est construit, déconstruit, reconstruit, bla, bla, bla… Fait exprès, ou pas ? Il y a de temps en temps un décalage entre l’action et son image projetée (pré-enregistrée ?), comme dans un film mal doublé où on voit encore bouger les lèvres des acteurs alors qu'ils ont fini de parler. Déjà que le dispositif, son message, ne sont pas légers, légers, ce petit différé technique a fini de m’agacer. « Oublie ça, me suis-je dit, laisse-toi porter par les chansons, la musique. C’est Bowie, quoi ! »

Las, trois fois hélas ! Même en faisant abstraction de la mise en scène, du décor glacial — un lit à gauche, un frigidaire à droite —, et de la qualité sonore ( !), rien à faire, impossible de rentrer dans ce machin-là. Entendre « Life on Mars » chanté en mode « Reine des Neiges », façon « Libéréééée ! Délivréééée ! », c’est juste insupportable. Intenable. Seules se détachent les chansons interprétées par Michael C. Hall qui tient le rôle principal inspiré de « L’homme qui venait d’ailleurs » que Bowie a incarné à l’écran. Difficile de ne pas être troublé en entendant la voix de Hall, qui ressemble à s’y méprendre à celle du créateur de « Ziggy Stardust ». Entendre la voix de Bowie jaillir du corps d’un autre — d’un corps plutôt massif, qui plus est — est une expérience curieuse et, en vrai, assez dérangeante à vivre. Etait-ce l’effet recherché par Bowie qui a choisi lui-même Michael C. Hall après l’avoir entendu chanter ? Si on a l’impression d’entendre le chanteur disparu, cela ne dure à chaque fois que quelques instants : le timbre est là, pas loin en tout cas, le souffle, l’âme de Bowie, eux, n’y sont pas. A la fois hanté et inhabité, « Lazarus », au lieu de faire revivre la star, ne rend que plus présente son absence — un comble ! A la fin du spectacle, c’est assez parlant, les applaudissements n’ont retenti que lorsque le portrait de Bowie est apparu sur scène. Après deux heures passées à le chercher, l'attendre, l’espérer, David, enfin, était arrivé. Sous la forme d'un simple reflet, et seulement pour nous saluer. A l'heure du premier anniversaire de sa mort, un conseil : écoutez ses disques, ne vous imposez surtout pas ça.

 
 

« Lazarus », de David Bowie et Enda Walsh, mise en scène Ivo Van Hove, avec Michael C. Hall. King’s Cross Theatre, Londres, jusqu’au 22 janvier https://www.lazarusmusical.com