La grosse question, spécial Quais du Polar

 

Qu'est-ce qui nous fait peur à la campagne ?

Peu d’entre nous seraient prêts à quitter la ville pour la campagne. Peur de l’ennui, ou peur, tout court ? D’où vient qu’on n’est jamais tout à fait à l’aise face au silence et au mystère de la campagne ? A quoi tient, d’ailleurs, ce mystère attaché à la vie au plus près de la terre, loin des feux de la ville ? J’ai posé la question à Franck Bouysse, qui a choisi la campagne pour cadre de ses romans noirs…


 

Vous vivez en ville et à la campagne. Pourquoi ancrer vos polars à la campagne ?


Franck Bouysse : J’aurais du mal à faire un polar urbain. Je suis né à la campagne, j’y ai toujours vécu. J’en suis imprégné. J’ai compris il n’y a pas très longtemps que j’écris avec l’enfant que j’ai été. Les grandes émotions, on les a vécues enfant. J’écris pour les retrouver. J’écris avec tous les sens : le toucher, l’odorat… 


Parce que la campagne sollicite, stimule les sens…


Oui. Dès que j’arrive chez moi à la campagne, j’ai les odeurs qui m’arrivent, je suis en éveil, ouvert. En ville, je ne suis pas ouvert, plein de choses m’agressent. Je suis plus volubile à la campagne qu’en ville.


A la campagne, pourtant, l’échange, le contact sont plus rares…


C’est vrai qu’il y a ce côté taiseux. Quand je dis que je suis plus volubile à la campagne, je veux dire que mes sens sont plus volubiles (sourire). En ville, il y a plein d’obstacles, mais il n’y en a pas à la parole. On se rencontre, on se parle facilement.


Vous dites de la campagne que c’est « un endroit sans mur, mais en apparence, seulement »…


A la campagne, l’obstacle, c’est la parole. L’échange n’est jamais frontal. Les taiseux utilisent plein de détours pour dire une chose. Quand j’étais gamin, j’écoutais mon grand-père avec ses amis, je ne comprenais rien à ce qu’ils disaient. Je sentais qu’il y avait toujours une espèce de sourire derrière leurs paroles. Quand on grandit, on commence à avoir les codes, on connaît aussi un peu les secrets de famille, ça aide à déchiffrer. Faire parler les taiseux, restituer leur manière de parler, telle que je l’entendais, ça a longtemps été mon obsession. J’adore parler avec mon oncle. Il a 82 ans. Mais c’est un Indien (rires) !


Est-ce que vous avez des peurs ?


Je n’ai pas de véritable peur. Je peux avoir des stress. C’est toujours lié au temps, à la peur de ne pas avoir le temps. A la campagne, le temps s’étire. Il y a moins de bornes qu’en ville. On ne le voit pas passer de la même façon. 


Est-ce que ce n’est pas, justement, parce qu’il y a moins de bornes à la campagne qu’on ressent tout plus fort ? Des choses qui peuvent paraître anodines ont une résonance plus grande…


C’est très juste : il n’y a pas tant que ça d’émotions, de sentiments à vivre. On ne rencontre pas les gens facilement.


Cela veut dire qu’il y a plus de frustrations, et donc de pulsions sous-jacentes…


Forcément. Ils ont une capacité d’acceptation qui est bien plus forte que celle des urbains. Ce sont des gens qui sont beaucoup moins sollicités. C’est pour cela que les émotions, souvent, sont refoulées. Ce qui crée des frustrations, c’est de ne pas vivre les émotions. Vivre les émotions, c’est se mettre à nu, et cela est inimaginable. C’est ce qui se passe dans la scène où Karl demande à Virgile de lui bander les mains pour boxer. Que Virgile touche les mains de Karl, c’est inimaginable. Alors qu’en ville, cela semble aller de soi. On ne se fait pas la bise, à la campagne : on se serre la main. 


A la campagne, écrivez-vous, « on met tout à niveau. Une vie ressemble à une autre »… Cela veut dire qu’une vie d’homme ressemble à une vie d’animal ?


Oui. La mort d’un grand-père ou d’une grand-mère est plus dans l’ordre des choses que la mort d’un animal qui n’aurait pas dû mourir. Le rapport à la mort est complètement différent. Il y a une espèce de linéarité : tout est traité au même niveau. C’est très shakespearien. Pour Shakespeare, l’homme, c’est la nature : nous sommes aussi la nature. Aujourd’hui, on l’a un peu oublié. A partir du moment où nous sommes la nature, la mort est dans l’ordre des choses. Pour les gens de la campagne, la mort est normale, c’est quelque chose qu’ils acceptent. Il est essentiel de comprendre cela si on veut comprendre ces gens-là.


Est-ce que c’est cela qui explique qu’il y a plus de mystère à la campagne ?


Oui, mais pas seulement. Le mystère tient aussi dans la distance, dans cette difficulté à vivre des émotions, à parler, ce qui fait que les secrets grandissent… Dans mon livre, tout tourne autour d’un mensonge qu’on a laissé grossir et qui finit par devenir inavouable. Tellement inavouable qu’on peut choisir de laisser mourir un ami pour ne pas que la vérité se sache. On peut en arriver là… Ce qui est très frappant, et ce qui m’obsède, c’est l’échec de la transmission, de la fondation. La construction durable est toujours vouée à l’échec. On aura beau faire : le granit est plus dur que l’humain. Une fois qu’on a accepté cette idée, on peut du coup, plus vivre ses émotions tant qu’on est vivant. La campagne est un amplificateur de sentiments et d’émotions.



A LIRE : "Plateau", de Franck Bouysse, La Manufacture de Livres, 300 p., 18, 90 euros.