La grosse question


Pourquoi (pour qui) fait-on des enfants ?

 
V. Cespedes. Tous droits réservés

On dit qu'on fait des enfants "par amour". Mais est-ce par amour de l'autre ou de soi ? Que signifie le fait de ne pas en avoir ? Cela veut-il dire qu'on est plus égoïste, hédoniste, ou qu'on a une vision plus noire et pessimiste de la vie ? J'ai posé la question au philosophe Vincent Cespedes...

 

On dit souvent des couples sans enfant qu'ils sont plus individualistes, voire plus égoïstes. Sont-ils plus "jouisseurs", plus en recherche de plaisir, que les couples avec enfants ?


Vincent Cespedes : Non, on ne peut pas ainsi établir des catégories. Il y a mille façons de faire des enfants et mille façons de ne pas en faire. Cela dépend vraiment de la passion qui anime les deux membres du couple. Ils peuvent ainsi décider de consacrer leur passion à des choses extérieures, à des œuvres, comme Sartre et Simone de Beauvoir, ou Richard Stallman, le génie du logiciel libre. Pour ces individus-là, la passion s'oriente vers l'extérieur et elle n'est pas compatible avec la présence d'un enfant. Mais il existe aussi des individus pour lesquels le fait d'avoir un enfant va renforcer leur passion. Je pense ici à Louis Chedid et à son fils Matthieu. « -M- » est non seulement devenu musicien, et l'un des plus célèbres en France, mais il aide aussi la carrière de son père puisqu'il l'invite régulièrement dans ses concerts, et qu'il l'associe à ses albums. Louis Chedid a su communiquer sa passion à son fils qui, à son tour, nourrit celle de son père. Dans ce cas, l'enfant n'est pas une entrave ou un boulet à la passion des parents, mais quelque chose qui, au contraire, leur permet de la vivre plus pleinement. Tout dépend du lieu où on choisit de placer sa passion, et si l'on choisit de la partager avec ses enfants.


Le choix de ne pas faire d'enfants est-il le signe ou le symptôme d'un plus grand pessimisme, d'une conception plus noire de la vie ?


Pas du tout. Ce serait d'ailleurs trop simple... Il y a tellement de parents qui transmettent une vision pessimiste de la vie à leurs enfants ! Parmi tous les dépressifs sous anxiolytiques qu'on trouve en France, un bon nombre a dû avoir des parents qui, loin de leur donner une vision solaire de la vie, leur a au contraire transmis des valeurs défaitistes et manifesté, peut-être, un manque d'amour flagrant. Ce qu'on constate de plus en plus, c'est que les parents voient dans la réussite scolaire de leurs enfants la preuve qu'ils ont réussi leur couple.


Pour certains psys, l'enfant serait un "révélateur" des forces et des faiblesses du couple : si le couple est solide, il le renforce, s'il est fragile, il provoque sa séparation. C'est différent de ce que vous dites...


Ma lecture est différente, en effet. Ce que je veux dire, c'est que dans la société d'aujourd'hui, où, d'après les sexologues, les parents restent ensemble sans amour, le ciment du couple est devenu l'enfant âgé. Dans ce contexte, la réussite de l'enfant est absolument vitale parce qu'elle prouve l'excellence des parents. Donc, les enfants deviennent des alibis, des faire-valoir du couple qui les a élevés et éduqués.


Quand on les interroge, les psys disent, justement, que les parents font de plus en plus des enfants pour eux-mêmes, ce qui rejoint ce que vous dites. Le nœud du problème, c'est peut-être qu'on fait des enfants à la fois par amour de l'autre, et par amour de soi...


Les philosophes ont très peu traité la question de savoir pourquoi on fait des enfants. Au XIXe siècle, Schopenhauer propose une vision extrêmement cynique. Il nous explique que le désir d'enfant est une ruse de l'espèce pour se perpétuer. On croit qu'on veut un enfant, alors qu'en réalité, on ne répond qu'à une nécessité vitale supérieure.


Est-ce que cela, justement, ne renvoie pas à l'amour de soi, à l'envie et au besoin de se perpétuer pour se sentir moins mortel ?


C'est pire : pour Schopenhauer, c'est une Volonté anonyme qui est en nous qui s'exprime, et qui nous dépasse tous. Il va jusqu'à dire que ce que l'on prend pour de l'amour est juste une ruse de l'espèce pour se perpétuer et que l'amour n'est qu'une illusion. C'est une vision assez pessimiste, pas du tout romantique... Aristote n'est pas très éloigné de cette vision, même s'il laisse de la place aux sentiments humains. Aristote était passionné par l'étude du vivant, des oursins aux hommes en passant par le cosmos. Il explique que le désir d'enfant est quelque chose que nous donne la nature pour la perpétuation de l'espèce.


Le désir d'enfant a si peu inspiré les philosophes ?


Il n'y a aucune philosophie constituée et théorique qui explique de façon satisfaisante le désir d'enfant. C'est du ressort de la psychologie. Quand on regarde du côté de chez Freud et de tous les avatars du freudisme – les théories lacanienne ou jungienne, etc. – le désir d'enfant est quelque chose d'extrêmement narcissico-centré. Le philosophe qui, pour moi, parle le mieux des enfants, c'est Khalil Gibran dans « Le Prophète » (1923). Pour lui, l'enfant est un être exceptionnel et à part, qui n'est ni le père, ni la mère : c'est une personnalité singulière et authentique. Il montre que l'enfant ne nous appartient pas : on lance la flèche, mais elle va où elle veut. Il nous revient de voir l'enfant dans sa singularité. Il est à l'opposé de la tendance actuelle qui consiste à voir dans ses enfants la perpétuation, la pérennisation de soi-même dans cette vision narcissique que l'on voit à l'œuvre, notamment, sur les réseaux sociaux ou dans les techniques de self-branding. Les spécialistes de l'enfance le disent : les parents voient de moins en moins leur enfant dans leur singularité mais comme une preuve, un renforcement d'eux-mêmes, et surtout de leur couple. Michel Lobrot, qui fut psychologue à l'université de Vincennes, et qui est très anti-Freud, explique que pour élever un enfant, il faut être « trans-parent ». Les parents doivent être une sorte d'assurance-sécurité de l'enfant mais ne doivent pas chercher à être les modèles incontournables de leur enfant. C'est à l'enfant de trouver ses propres modèles. C'est une vision qui me semble très juste, quand souffle un vent de liberté. On en est aujourd'hui très loin. On est même dans un retour en arrière qui se voit dans les crispations identitaires et dans les injonctions des parents poussant leurs enfants vers des excellences convenues, des buts extérieurs à ce qu'ils sont véritablement.


On est aussi dans le règne de l'enfant-roi dont on assouvit tous les désirs et tous les caprices...


L'enfant-roi dont vous parlez est encore une extension du narcissisme des parents : « Tu auras tout et tu seras notre faire-valoir ». C'est ce que j'appelle dans un de mes livres (1) « l'ambition démonstrative », qui est détestable, et qui fait que l'ambition a mauvaise presse. L'ambition démonstrative, c'est lorsqu'on cherche à démontrer l'excellence de son couple et que l'on n'hésite pas à utiliser ses enfants pour le faire. Cette ambition s'oppose à « l'ambition expressive », où le but du jeu est d'exprimer quelque chose que j'ai au fond de moi, ce que je suis vraiment, et non pas de démontrer ce que je ne suis pas. C'est une ambition plutôt noble et qui se fait en connexion avec les autres.


Comment expliquez-vous l'émergence de cette tendance narcissique et de cette utilisation-instrumentalisation de l'enfant ?


Pour moi, il y a deux facteurs qui jouent. Le premier, c'est une déperdition de sens, qui s'opère dans les années 1985-2000, quand l'entreprise se déshumanise. Le fait que le travail n'ait plus de sens, et qu'on ne sache plus où ni comment trouver du sens, va conduire à l'explosion des méthodes de développement personnel, de toutes ces recettes pour trouver le bonheur et mieux élever nos enfants — une tendance qui perdure aujourd'hui.


La société n'a-t-elle pas sa part de responsabilité ? Partout, sans cesse, on nous dit que pour être heureux, il faut avoir des enfants...


Tout à fait : on est dans une espèce de marketing publicitaire. Le fait est qu'il est très dur de résister à ce message. Particulièrement pour les femmes à qui l'on dit que pour être une femme accomplie, il faut être mère. Nous sommes quand même dans une société qui encouple les gens. Il faut qu'ils soient liés par des pactes, qu'ils soient consommateurs de vie, et consommateurs tout court, quitte à ce qu'ils soient surendettés et malheureux comme tout. Cornelius Castoriadis expliquait dans les années 80 que l'individualisme contemporain n'est pas la guerre de chacun contre chacun mais la guerre de chaque famille contre chaque famille. L'individualisme contemporain est un individualisme familialiste. La concurrence ne se fait pas d'ego à ego, mais de famille à famille. « Ma famille sera meilleure que la tienne, meilleure que celle des autres. Le bonheur que j'aurai dans ma famille se fera au détriment de la tienne ». Ce modèle du couple avec des enfants qui vont cimenter le couple est un échec, mais c'est aussi beaucoup de douleur chez les adultes comme chez les enfants. Il y a quelque chose de très violent derrière tout ça.


Si l'enfant ne peut et ne doit pas être un instrument de bonheur pour ses parents, où et comment le couple doit-il chercher le bonheur ?


Le bonheur, c'est l'adéquation de soi avec son désir et en connexion avec les autres. L'idée qu'on va s'enfermer à deux dans quelque chose d'exclusif avec des reproches, des injonctions morales produites par la société et non par nous-mêmes, cela n'est pas propice au bonheur. Le bonheur est une forme de désobéissance : il s'agit de créer les conditions de son propre épanouissement. De créer, et non de subir.

 

(1) "Je t'aime : une autre politique de l'amour" (Flammarion). Vincent Cespedes est également, et notamment, l'auteur de "Oser la jeunesse", paru chez le même éditeur.