La grosse question

 

Mais d'où vient la haine des femmes ?

Eva Cantarella. Tous droits réservés.

Avant Eve, responsable de « la chute de l’homme » après avoir fait croquer la pomme à Adam, il y a eu Pandore qui, en ouvrant la fameuse boîte, a libéré tous les maux de l’humanité. Mais pourquoi donc la femme est-elle, d’emblée, dès le départ, associée au Mal ? Que cache cette « haine », première, coriace et... toujours vivace ? J’ai posé la question à Eva Cantarella, spécialiste de l’Antiquité, auteur d’un livre aussi riche que piquant, « Le cheese-cake de Caton » (Albin Michel).


 

Vous le rappelez : pour les Grecs, la première femme, c’est Pandore, par qui arrivent tous les maux de l’humanité. Elle fait curieusement penser à Eve qui introduit le péché sur Terre et provoque "la chute de l'homme". C’est étonnant, tout de même : d’emblée, la femme est associée au Mal, et cela chez les Grecs, les Romains, comme chez les Chrétiens…


Eva Cantarella : C’est très étonnant, en effet. Eve, c’est le mal, mais Pandore est encore pire. Eve est envoyée au Paradis terrestre pour tenir compagnie à Adam, pour être son amie. Tandis que Pandore est envoyée sur Terre pour punir les hommes, coupables d’avoir volé le feu aux Dieux. Eve, par ailleurs, est conçue à partir de la côte d’Adam. Cela en fait un être inférieur mais qui appartient néanmoins à la même race que l’homme. Ce n’est pas le cas de Pandore. Les Dieux la fabriquent en effet en mélangeant de la terre et de l’eau : cela veut dire qu’elle n’est pas de la même race que l’homme.


A quoi ressemble la « race des femmes » ?


C’est Sémonide qui l’a décrite — et de manière très négative ! Il compare les femmes à des animaux. Et les animaux sont forcément mauvais ! Même le chat, selon lui, est « terrible » ! Il n’y a qu’une femme qui trouve grâce à ses yeux : c’est la femme-abeille, celle qui s’occupe du foyer et des enfants. Mais, malheureusement, dit-il, cette femme n’existe plus !


Pourquoi la femme est-elle, d’entrée, associée au Mal ?


La civilisation grecque est très misogyne. Comme les Grecs nous ont donné des choses merveilleuses, on a tendance à l’oublier… Leur misogynie s’explique par la peur qu’ils avaient des femmes — une peur mêlée d’envie. Ils craignaient beaucoup le pouvoir sexuel des femmes.


Vous rappelez l’histoire de Tirésias, cet homme métamorphosé en femme pendant sept ans qui, une fois redevenu homme, déclare que, pendant l’amour, la femme a plus de plaisir que l’homme…


Quand Zeus lui demande qui, de l’homme ou de la femme, jouit le plus, Tirésias dit : « Prenez le plaisir sexuel, divisez-le en dix parties : la femme a neuf parties, et l’homme une seule » ! Zeus est alors entré en furie. Cela dit bien la peur que les hommes ont de la sexualité féminine...


Ovide, aussi, dit que la femme a plus de plaisir que l’homme…


Il est le seul à le dire : Ovide est très différent des Romains, qui étaient très machos. Les Grecs étaient misogynes et les Romains machos (rires). Ovide disait qu’il aimait mieux faire l’amour avec une femme qu’avec un homme. S’il fait ce qu’il faut pour donner du plaisir à une femme, explique-t-il, l’homme a beaucoup plus de plaisir qu’en faisant l’amour avec un homme. C’est très étonnant dans la bouche d’un Romain !


Les femmes sont considérées comme des empoisonneuses en puissance. Cela, expliquez-vous, est à mettre en relation avec le fait qu’elles cultivaient la terre et avaient la connaissance des plantes. Ce qui est en cause, ici, c’est l’accès des femmes au savoir, c’est cela qui fait peur, non ?


Tout à fait. Les hommes n’ont pas seulement peur des femmes à cause de leur pouvoir sexuel, mais également à cause de leur savoir. Ce sont les femmes, très vraisemblablement, qui ont inventé l’agriculture, car elles restaient sur les terres pendant que les hommes étaient à la chasse. Le savoir que les femmes avaient des plantes et des herbes était si grand qu’elles avaient créé à Rome une sorte de clinique pour femmes, où elles soignaient la stérilité, les douleurs liées à l’enfantement, les enfants, également… Cela faisait peur aux hommes. Il est assez parlant, d’ailleurs, qu’ils appelaient « poison » à la fois les plantes qui faisaient du bien et celles qui faisaient du mal. Les femmes « empoisonneuses », c’était en fait les femmes qui avaient la connaissance des plantes, qui détenaient un savoir que les hommes n’avaient pas.


Cela fait penser à la pomme, fruit de la connaissance, qu’Eve tend à Adam…


C’est vrai ! On retrouve cette idée que la femme détient la connaissance, qu’elle peut utiliser à bon ou à mauvais escient (rires). Les Anciens avaient vraiment peur des femmes — et envie, aussi.


Cela explique cette volonté qu’ont les hommes de contrôler les femmes… Vous dites qu’elles n’ont pas le droit de parler, ni même de boire !


Elles pouvaient parler, mais très peu. Les Romains ont institué une loi interdisant aux femmes de boire. Pour justifier l’application de cette loi, ils expliquaient que le vin pouvait provoquer des avortements, qu’il pouvait conduire à l’adultère… En réalité, ce qu’ils craignaient, c’était de perdre leur ascendant sur elles : désinhibées par le vin, qui sait ce que les femmes pouvaient faire ? Mais cette loi n’a pas été appliquée longtemps…


Pour les Romains, la femme idéale, dites-vous, c’est Lucrèce — qui se suicide après avoir été violée ! C’est une femme morte, en somme…


Effectivement... Cela rappelle Diogène qui, voyant de jeunes femmes pendues aux branches d'un olivier, s’exclame : « Ah, si de tels fruits étaient pendus à chaque arbre ! » Diogène détestait particulièrement les femmes, mais c’est tout de même troublant !


Vous soulignez le décalage entre l’histoire des grandes figures féminines de l’histoire gréco-romaine et la vision que l’on en a. Messaline, par exemple, symbolise pour nous la femme dévergondée, scandaleuse, alors qu’en réalité, elle est morte par amour…


Messaline, la pauvre, avait été mariée très jeune à l’empereur Claude, qui était vieux et boîteux ! A l’époque où elle vivait, les femmes avaient déjà commencé à s’émanciper. Elle en a donc profité et s’est octroyé des libertés. Ce n’était pas une femme parfaite… Mais, un jour, elle tombe folle amoureuse de Silius. Elle l’aime tellement qu’elle profite d’une absence de Claude pour célébrer publiquement son mariage avec son amant. En agissant ainsi, elle savait les risques qu’elle courait : quand il a appris la nouvelle, Claude l’a fait tuer. L’histoire de Messaline est bien plus tragique que la vision qu’on en a et qui correspond à celle des textes de Suétone et Tacite.


Suétone et Tacite étaient des hommes… ce n’est peut-être pas un hasard ?


Peut-être pas (sourire). Ce sont les hommes qui écrivaient l’histoire — qui écrivaient, tout court. Les seuls textes de femme qui sont parvenus jusqu’à nous sont ceux de Sulpicia, qui était poétesse sous Auguste. Figurez-vous qu’il y a dix ans, encore, on attribuait ses œuvres à Tibulle — un homme, donc. Comme les poèmes de Sulpicia parlent de l’amour qu’elle éprouve pour un homme, on expliquait que si Tibulle s'adressait à un homme, c'était pour faire un "exercice de style" ! On n’admettait tout simplement pas qu’une femme ait pu écrire de la poésie. Il aura fallu vingt siècles pour qu’on reconnaisse que Sulpicia était l’auteur de ses œuvres — et ce n’est, encore aujourd’hui, pas complètement admis…



A LIRE : « Le cheese-cake de Caton » d’Eva Cantarella, Albin Michel, 250 p., 19,90 €. 

Dans ce livre, qui se picore et se dévore sans façon, au gré de nos envies et dans le sens qu’on veut, la très savante Eva Cantarella — une vraie « pointure » dans son domaine, doublée, comme tous les vrais grands, d’une simplicité et d’une gentillesse extrêmes — raconte la vie publique et privée des Grecs et des Romains d’une manière si vivante qu’on a l’impression de respirer à leurs côtés. Sexe, cuisine, fêtes, superstitions, travail, mariage… tout est là, condensé, ramassé, avec une formidable empathie, quelque chose de léger et de mutin, aussi. A l’image de son titre, il souffle dans cet opus généreux et joyeux un petit vent frais qui balaie pas mal d’idées reçues. Un petit air impertinent d’autant plus sain qu’il était nécessaire.