La grosse question

 

Faut-il être "bien né" pour réussir au cinéma ?

La très sérieuse revue anglaise « Sociology » vient de publier une étude démontrant, chiffres à l'appui, que les acteurs issus de milieux aisés réussissent mieux, et plus facilement, que ceux issus de milieux modestes. Est-ce aussi le cas en France ? J’ai posé la question au sociologue du cinéma Emmanuel Ethis.

 

Vincent Lindon, César du meilleur acteur pour son rôle dans "La loi du marché" de Stéphane Brizé. Son père dirigeait une firme d'autoradios, sa mère était journaliste de mode à "Marie-Claire". Il est le neveu de l'éditeur Jérôme Lindon (Editions de Minuit, décédé en 2001) et le cousin du journaliste Mathieu Lindon.

Leonardo di Caprio, Oscar du meilleur acteur pour son rôle dans "The Revenant" de Alejando Gonzalez Inarritu. Il est le fils du dessinateur et éditeur de bandes dessinées George Paul DiCaprio. Sa mère était secrétaire juridique. Son demi-frère, Adam Farrar, fils de la comédienne Peggy Ann Saunders, est acteur et producteur.


« Sociology » vient de faire paraître une étude qui fait ressortir les inégalités liées aux origines sociales des acteurs en Grande-Bretagne. Existe-t-il une étude équivalente en France ?


Emmanuel Ethis : Non, les questions sur lesquelles travaillent les laboratoires de recherche ou le CNC portent sur les carrières, sur ce que font et deviennent les gens au regard de leur statut (intermittents du spectacle et autres). On ne s’interroge pas sur les origines sociales des individus.


Pourquoi ? C’est trop délicat ?


Il ne faut pas être paranoïaque (sourire). Je suis en train de mener une enquête sur les acteurs installés et débutants où je leur pose, justement, des questions sociologiques de base. Les réponses ne sont pas toujours simples à obtenir. Quand j’ai demandé à Catherine Deneuve ce que faisait son père, elle a accepté de me répondre. Quand je lui ai demandé combien elle gagnait, par contre… C’est normal. Il faut trouver d’autres biais. On peut tout à fait réaliser, en France, une étude équivalente à celle de « Sociology ». Ce serait même bienvenu.


Avons-nous des éléments qui permettent de dire qu’il y a en France, comme en Angleterre, un plus grand nombre d’acteurs issus de milieux favorisés que d’acteurs issus de milieux modestes ?


Quand on regarde ce qui se passe à l’entrée des conservatoires, ce sont bien évidemment les élèves issus des classes moyennes ou des classes supérieures qui sont les plus nombreux. Dans la majorité des cas, il y a déjà quelqu’un qui, dans la famille, exerce dans un milieu artistique. Sans vouloir les stigmatiser, loin de là, les personnes d’origines sociales moins diplômées se lancent avec moins de facilité dans une activité plus aléatoire. Ce qui est valable pour les acteurs l’est aussi pour les autres métiers artistiques et pour les professions intellectuelles.


D’après « Sociology », cette surreprésentation des acteurs issus de milieux favorisés s’explique du fait qu’ils disposent d’un plus grand capital économique, social et culturel…


Plus que le capital économique, c’est le capital culturel qui explique cette surreprésentation. C’est le niveau de diplôme qui fait qu’on entre dans ce type de profession.


L’environnement social, le « réseau », sont aussi importants…


La seule variable parlante, c’est le diplôme : il faut avoir un niveau de diplôme suffisant, ou que les parents en aient un, pour pouvoir accéder à ce type de carrière. Sinon, c’est une vraie bataille sociale. Parmi les comédiens, il y a des gens de milieux pas spécialement favorisés, mais ils sont rares. Ils ont été choisis parce qu’ils ont "une gueule", quelque chose de spécial… Très généralement, ceux qui font le choix de s’engager dans ces carrières le font parce qu’ils ont un environnement intellectuel qui les autorise à le faire.


On a l’impression qu’il y a de plus en plus de « fils et filles de ». Est-ce juste une impression ?


Cela a toujours été comme ça. Quand on regarde les bios des comédiens dans l’annuaire professionnel Bellefaye, on comprend qu’il y a effectivement une filiation. Il y a toujours un milieu qui autorise, qui ne met pas de pression sur ce facteur « aléatoire » qui pèse sur les professions artistiques. Ce sont des professions perçues comme « à risque » parce que l’acteur doit se mettre dans le désir de l’autre, qu’il doit se faire aimer. Cela ne se commande pas. Il n’a donc aucune garantie de réussite.


Le sociologue Olivier Alexandre qui travaille également sur le milieu du cinéma fait observer que les phénomènes d’héritage n’ont pas disparu avec la démocratisation de l’éducation…


Ils n’ont effectivement pas disparu dans ce type de profession. La démocratisation scolaire a quand même permis une ascension sociale globale de la société française. Mais il est vrai que le cinéma reste un secteur protégé.


D’après « Sociology », la distribution des rôles se ferait beaucoup en fonction des origines sociales des acteurs…


Cela relève un peu de la sociologie de base (rire). Quand on cherche quelqu’un qui a de la distinction, on va, peut-être, choisir quelqu’un qui a naturellement de la distinction… En même temps, il faut prendre en compte la spécificité du cinéma anglo-saxon. A la différence des films français, les films anglo-saxons s’appuient beaucoup sur une intrigue, une « histoire ». Donc, il faut aller très vite. Il faut que les personnages ressemblent à ce qu’ils disent être, il ne faut pas qu’il y ait trop d’ambiguïté pour qu’on puisse tout de suite rentrer dans l’histoire. Tout ce qui peut favoriser cela est bienvenu, donc on peut être tenté de choisir, par exemple, un acteur d’origine bourgeoise pour incarner un bourgeois et un acteur d’origine modeste pour incarner un ouvrier. La performance de l’acteur se mesure en même temps à sa capacité d’incarner des rôles très éloignés de ce qu’il est.


Puisqu’on parle d’incarner, de représenter, la réalité véhiculée par les films français correspond-elle à celle d’un milieu plus que d’un autre ?


Le sociologue anglais Richard Dyer a beaucoup travaillé sur les stars. Il a montré notamment que dans le cinéma anglo-saxon, on représente les milieux sociaux à travers des personnages. Quand, par exemple, on veut représenter un conflit de classes sociales, on fait une histoire d’amour entre un ouvrier et une fille de millionnaire. On rapporte le conflit social à des conflits individuels. On gomme, du coup, le conflit social. Chez nous, on traite beaucoup plus de la psychologie des gens que de la réalité. On ne fait pas non plus de films politiques comme savent en faire les Américains. Aux USA, les réalisateurs n’y vont pas avec le dos de la cuiller quand ils s’attaquent aux sujets politiques. Le Watergate, l’affaire Erin Brockovich… ils n’ont pas peur d’y aller ! En France, il faut s’accrocher pour trouver l’équivalent, d’ailleurs, je n’en vois pas. Pour traiter de politique, on a recours à des comédies ou à des hagiographies.


Pour ne pas faire de vague ? Comment expliquez-vous cette frilosité du cinéma français à l’égard du pouvoir politique ou de l’industrie ?


C'est moins, à mon avis, une question de frilosité, de crainte, qu'une question d'implication. Est-ce que ceux qui écrivent, ceux qui réalisent, se sentent concernés par le pouvoir politique ? Je ne suis pas certain de voir cet intérêt manifesté. Quand on regarde la cérémonie des Oscar, on s'aperçoit que tous les acteurs, tous les réalisateurs récompensés parlent de l'écologie, de la planète, de sujets "sensibles", et cela, alors même qu'on est en pleine campagne pour les élections présidentielles. Chez nous on se marre, on rigole, on passe un bon moment, on s'auto-congratule, on se dit merci. Mais a-t-on parlé du 13 novembre ? A-t-on parlé du 15 janvier ? A-t-on parlé des problèmes sociaux qui nous concernent ? A-t-on eu un moment d'émotion qui concernerait quelque chose qui relève de grandes questions sociales, mondiales, écologiques, permanentes ? Si, Florence Foresti a fait une petite allusion à des actrices qu'il ne faut pas prendre pour des prostituées et au fait qu'il ne faut pas taper sur les gens — c'est la seule chose qui relèverait d'une parole d'ordre politique. Donc la question est : est-ce que nous nous sentons concernés par cela ?


Il y a, en France, des acteurs d’origine modeste qui ont très bien réussi, comme Jamel Debbouze, Dany Boon ou François Morel, dans un autre registre. Est-ce que leur succès ne tient pas, justement, au fait qu’ils représentent quelque chose de plus « réel », de plus authentique ?


Quand des gens d’origine modeste réussissent, ils réussissent beaucoup mieux que les autres. Prenez quelqu’un comme Fabrice Luchini qui était garçon-coiffeur et voyez son parcours. Il est capable de citer dans le texte n’importe quel auteur… Tous les acteurs ne font pas cela. Cela lui confère quelque chose d’exceptionnel, que les autres n’ont pas. Omar Sy est dans cette logique-là. C’est quelqu’un qui traduit quelque chose de vrai, quelque chose qui correspond à ce qu’il est. Même chose pour Jamel Debbouze : il n’y a pas de toc. Cela dit, vous aurez du mal à le trouver « vrai » dans le rôle d’un fils de diplomate français…


On revient à cette idée de distribution des rôles en fonction des origines sociales des acteurs…


EE : Effectivement. Mais c’est parce que ces acteurs d’origine modeste restent ce qu’ils sont au-delà du milieu, que cela marche, qu’ils ont autant de succès. Luchini adore rappeler qu’il était garçon-coiffeur (il l’a encore fait dans l’interview très controversée qu’il a donnée vendredi 4 mars à Europe 1, ndlr). Non seulement il est un grand acteur, mais en plus il rappelle à quel point il est grand, vu de là où il vient. Bourdieu appelle cela le "double bénéfice"…


Pensez-vous qu’on va voir percer plus d’acteurs de ce type ?


Difficile de répondre. Ce que je sais, c’est que le cinéma, la télévision se renouvellent grâce à ce type de personnalités. Chaque génération apporte en même temps son lot d’acteurs d’origine populaire, qui restent populaires jusqu’au bout.


Avec cette particularité, peut-être, qu’aujourd’hui, les nouveaux acteurs populaires sont de plus en plus issus des « minorités », pour utiliser un terme anglo-saxon…


Le cinéma ne fonctionne que quand on a la sensation qu’il nous représente. Il faut quand même rappeler que 75 % des films français ne dépassent pas les 25 000 spectateurs en salles. Cela veut dire qu’il y a 75 % de films qui ne nous concernent pas. Le cinéma doit nous représenter. Il doit être en phase avec ce que l’on est.


Pensez-vous qu’aujourd’hui, on a plus de chances de faire valoir son talent ?


Je pense plutôt le contraire. Nous sommes dans un moment d’anxiété sociale. Dans ce genre de période, on se rabat sur ce qui fonctionne. On mise donc sur des talents pour lesquels on est sûr d’avoir un retour sur investissement. Le cinéma est une industrie, il faut de l’argent pour la faire tourner. L’ouverture ne peut se faire qu’à condition que les risques soient réduits.

 
 

Recteur de l'Académie de Nice et chancelier des universités, professeur des universités, sociologue de la Culture, Emmanuel Ethis consacre ses recherches à la sociologie du cinéma. Président de l'Université d'Avignon de 2007 à 2015, il préside le Haut Conseil de l'Éducation Artistique et Culturelle et l’Institut Supérieur des Techniques du Spectacle. Son dernier ouvrage, "Le cinéma près de la vie", est paru chez Demopolis, en 2015.

 

A LIRE, en anglais dans le texte : ""Like Skydiving without a Parachute" : How Class Origin Shapes Occupational Trajectories in British Acting", par Sam Friedman (London School of Economics), Dave O'Brien (Goldsmiths, University of London) et Daniel Laurison (London School of Economics),  Sociology, 28 février 2016.

A LIRE, en français : "La règle de l'exception. L'écologie du cinéma français" d'Olivier Alexandre, EHESS. Mille mercis à lui.