La grosse question

 

C'est quoi, l'amour fou ?

Olivier Bourdeaut, auteur de "En attendant Bojangles" (Finitude) © Sandrine Cellard

 

Vendu à 100 000 exemplaires, récompensé par trois prix, sélectionné encore ce mardi par le Goncourt des Lycéens, le premier roman d’Olivier Bourdeaut rallie tous les suffrages, et surtout celui des lecteurs. Histoire de l’amour fou, magique, étincelant d’un couple vu par les yeux de leur petit garçon, « En attendant Bojangles » raconte aussi l’amour de deux fous — d’une femme joliment « dérangée » dont le mari est complètement toqué… Difficile, du coup, de résister à la tentation d’interroger Olivier Bourdeaut sur sa vision de l’amour — de l’amour fou, en particulier !


 

Dès leur rencontre, le père réalise que celle qui va devenir sa femme a « un grain ». Il hésite, mais il décide de l’épouser malgré tout. Lui-même s’accommode mal de la réalité… 


Olivier Bourdeaut : C’est vrai : le père est le trait d’union entre la folie et la réalité dans la famille. Comme l’enfant ne connaît que la « réalité familiale », il pense, lui, que c’est la normalité. Le père est fantaisiste à la base, mais c’est lui qui porte la famille à bout de bras. Il voit bien que cette femme est folle, mais comme il est déjà tombé amoureux, c’est trop tard pour lui. Le pauvre !


Est-ce qu’il faut être un peu fous à deux pour s’aimer aussi pleinement ?


Je n’ai pas de théorie sur l’amour, donc je n’ai pas de réponse définitive (sourire). Mais c’est vrai que pour partager un amour fou, il faut que les deux prennent leur part de folie.


Parce qu'ils sont un peu fous, vos héros vivent tous les deux en dehors de la réalité. Est-ce que l’amour ne creuse pas toujours une sorte de petite bulle en dehors de la réalité ?


Oui, tout à fait. Comme l’a dit je ne sais plus qui : l’amour, c’est être seul à deux. Je trouve que c’est une assez bonne définition de l’amour.


Cela veut dire que l’amour exclut les autres ?


Au début du moins, oui, et parfois, durablement. Vous l’avez sûrement constaté dans votre entourage : lorsque les gens tombent amoureux, ils délaissent totalement leurs amis. Et quand on voit leur numéro s’afficher sur notre téléphone, au bout de trois ou six mois, on se dit que quelque chose a mal tourné. Le premier appel à un ami, c’est souvent pour se plaindre. J’avais un ami, comme ça, qui ne répondait plus à mes coups de fil, ou qui répondait une fois sur dix. Quand il m’a rappelé, il était sur le palier, en train de se barrer !


Dans cette famille, l’enfant n’est pas très enfant, il est même assez adulte. Est-ce qu’il y a de la place pour un enfant dans « un si grand amour » ?


L’enfant est associé à l’amour de ses parents. Il n’est pas exclu, à mon sens. Cet enfant est très adulte parce qu’après son renvoi de l’école, il ne fréquente que ses parents. Je ne pense pas que ce soit un mal d’être un enfant plus mûr, au contraire. Pour ma part, quand j’étais enfant, j’aimais pouvoir m’asseoir à la table des adultes, j’adorais ça, même. 


Est-ce pour mieux fuir la réalité que les parents organisent tout le temps des fêtes ?


La fête, telle que je la vois, c’est un moment d’ivresse. C’est fuir le réel sept ou dix heures de suite. C’est une fuite nécessaire, qui permet de voir les choses différemment.


Il y a quelque chose de très créatif dans cet amour. Le père donne un nom différent à sa femme tous les jours. Il y a Mademoiselle Superfétatoire, la grue qu’on pare de bijoux, qu’on ballade en laisse dans la rue. Les jeux de mots coqs à l’âne de la mère sont à la fois très drôles et très justes…


Oui, il y a une certaine justesse, un certain bon sens, dans sa folie. C’est « frappé au coin du bon sens », comme le dit le personnage de l’Ordure dans le livre. 


C’est la folie ou l’amour qui fait que cette famille est si créative ?


Les deux, mon Général (rires) ! La folie les rend créatifs, mais l’amour, aussi. Quand on aime, on veut épater l’autre, on veut lui faire plaisir, donc on invente des choses. Vous remarquerez que les gens sont aussi très créatifs quand l’amour n’existe plus… pour se faire du mal, cette fois. Oh la la, ça y est : j’ai élaboré une théorie sur l’amour ! Il faudra que je m’en souvienne (rires).


L’amour ne guérit pas la folie, mais est-ce que la folie ne fait pas du bien à l’amour ?


Ah oui, je pense ! Sinon, l’amour serait d’un ennui mortel. L’ennui est à fuir, définitivement.



A LIRE : "En attendant Bojangles" d'Olivier Bourdeaut, Finitude, 160 p., 15, 50 euros.